JOP 2030 : gros chantiers, forts enjeux, zéro débat – 09/04/26

C’est quoi le lien entre l’installation de mégabassines, l’autoroute A69 ou les Jeux Olympiques d’hiver ? On ne demande pas l’avis des citoyen-nes sur ces gros projets, et c’est problématique. Pendant les JO de cet hiver, un combat a d’ailleurs été peu médiatisé : celui du Collectif Citoyen JOP 2030. Ils se battent en justice, en France et à l’ONU, pour obliger la Solidéo, la Société de livraison des ouvrages olympiques, à organiser un débat public. Delphine Larat, cofondatrice du Collectif Citoyen JOP 2030, et Me Jérôme Graefe, un de leur avocat, tentent ainsi de faire entendre la voix des premier-es concerné-es : les habitant-es des Hautes Alpes.
C’est officiel, les prochains Jeux olympiques et paralympiques d’hiver auront lieu dans les Alpes françaises, en 2030. C’est lointain mais, derrière les réjouissantes compétitions sportives, cet événement pose beaucoup de questions très actuelles : l’impact environnemental du projet, la transparence des décisions, le coût financier mais surtout la consultation citoyenne sur son organisation.
Entouré d’avocats, Delphine Larat et le collectif ont lancé plusieurs recours en justice : devant les tribunaux administratifs de Lyon et Marseille, mais aussi auprès d’instances internationales. Ils tentent ainsi de faire reconnaître que la France a ignoré ses propres engagements juridiques et écologiques pour organiser ces jeux olympiques, allant même à contre-courant des recommandations du GIEC.
« Maman, c’est juste pas possible, il faut que tu fasses quelque chose. » C’est sur cette phrase alarmante de ses filles, skieuses de haut niveau, que Delphine Larat s’est penché sur la candidature de la France aux JOP de 2034. Et oui, au départ, il n’était pas question que la France accueille si vite. C’est le comité international olympique (CIO) qui donne le rythme. Une organisation internationale, à but non lucratif, qui dicte pourtant sa loi aux Etats sur cet événement mondial récurrent. Peu confiants dans la capacité de la Suisse à accueillir les JOP 2030, ils ont fait pression pour l’attribuer à la France. Premier déni de démocratie selon Delphine Larat.
Débat public disqualifié
L’un des avocats du collectif, Me Jérôme Graefe, complète avec des chiffres alarmants de cet événement pour planter le décor : « 804 000 tonnes de CO2 émises, 2,5 milliards d’argent public, et aucun citoyen consulté sur le bien fondé de cet accueil olympique, ou son organisation« . Une pratique à rebours des conclusions du GIEC (on commence à avoir l’habitude) mais surtout des exigences de démocratie environnementale sur ces gros projets.
Le problème, c’est que le contrat est déjà signé. La loi relative à l’organisation des JOP 2030 a été validée en mars 2026. Est-il encore possible de faire machine arrière ? Les citoyens peuvent-ils encore avoir une place dans la prise de décision ? Quels recours restent-ils ?
Le collectif citoyen JOP 2030 a choisi la voie juridique pour tenter de répondre à ces questions inédites. « Normalement pour tout projet qui impacte l’environnement, et les personnes qui vivent sur ces territoires, il doit y avoir une mesure d’information et de participation citoyenne du public » rappelle Delphine Larat. Une obligation légale à la démocratie participative, prévue dans les lois environnementales françaises. Malgré la rapidité de la validation de la candidature par le comité, les autorités avaient largement le temps de mettre en place un dispositif de dialogue avec les citoyens.
« 804 000 tonnes de CO2 émises, 2,5 milliards d’argent public, et aucun citoyen consulté sur le bien fondé de cet accueil olympique, ou son organisation. » Me Jérôme Graefe, avocat du collectif JOP 2030
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Autre levier juridique actionné par le collectif, la notion d’intérêt général : le projet est-il bénéfique à l’ensemble de la communauté des Hautes-Alpes ? A leur cadre de vie ? Selon quelles modalités ? C’est sur ces bases, selon Me Jérôme Graefe que « le collectif s’est mobilisé pour faire suspendre la signature du contrat olympique et qu’on exige des mesures de participation citoyenne« . Une demande rejetée par le tribunal administratif de Lyon qui a pourtant exigé aux instances organisatrices des JOP 2030 de s’expliquer. Des exigences ignorées par le Comité international olympique fin 2025.
De tribunaux en déceptions
Le Collectif a donc décidé de saisir d’autres tribunaux administratifs : Paris et Marseille. Cette fois, victoire pour le collectif : le tribunal de Marseille a ordonné à la Solideo (la société chargée des infrastructures olympiques) de respecter ses obligations légales, notamment en communiquant publiquement sur les avancées du projet. C’est ce qu’il manque pour permettre une consultation citoyenne en saisissant la Commission nationale du débat public (CNDP).
Mais la Solideo a saisi le Conseil d’État pour faire annuler cette décision. Coup dur pour les militants du Collectif JOP 2030 : « Jeux Olympiques et Paralympiques de 2030 : l’ensemble des travaux n’a pas à faire l’objet d’un débat public ». Un communiqué du Conseil d’Etat annule la décision du tribunal sous prétexte que les travaux sont multiples, fractionnés et non un « grand projet » nécessitant débat citoyen. Pourtant, dans la loi votée en mars, « L’artificialisation induite par les infrastructures des JOP 2030 sera mutualisée à l’échelle nationale des projets d’envergure nationale ou européenne » résume Vie-publique. Une forme de dérogation à la loi sur l’artificialisation des sols légitimée, justement, par l’ampleur du projet.
Des dérogations, différences de traitement, atteintes à la santé des habitant-es et surtout des recours juridiques, ça fait écho au combat de l’association Kimbé Rèd FWI.
Sabrina Cajoly nous expliquait qu’une « clause coloniale » envers les départements dits d’Outre-mer « légalise » encore aujourd’hui les inégalités d’accès à l’eau, la vie chère ou l’usage de produits cancérigènes chez les ultramarins.
Une décision incompréhensible pour le collectif. D’autant que ce combat ne concerne pas seulement les habitants des Alpes. Cette lutte a une portée nationale, voire internationale « vu qu’il va y avoir énormément d’argent public dépensé au travers du financement de l’Etat. » Delphine Larat insiste sur le coût d’un tel événement alors que nous sortons d’une grosse crise budgétaire. Alors, si la France ne s’empare pas du problème, peut-être que l’ONU écoutera leurs doléances.
L’ONU à la rescousse
Pour faire respecter la convention d’Aarhus, signée par la France en 1998, le collectif et ses avocats ont saisi le Comité d’examen de l’ONU, composé d’experts indépendants et chargé de la faire appliquer. « Cette convention établit trois piliers de la démocratie environnementale : l’accès citoyen à l’information, la possibilité de participer aux décisions et l’accès à la justice pour faire rendre des comptes aux responsables de ces projets » détaille Me Jérôme Graefe dont l’équipe d’avocats n’a pas attendu le communiqué du Conseil d’Etat pour lancer la procédure internationale fin 2025.
« Si le comité de l’ONU va dans le sens du collectif et émet des recommandations, ça pourrait aussi changer l’organisation des jeux dans son ensemble dans tous les Etats qui sont signataires de l’Aarhus. » Me Jérôme Graefe, avocat du collectif JOP 2030
Le 18 novembre 2025, ils se sont rendus à Genève pour prouver que toutes les voies de recours internes, en France, avaient été épuisées, notamment sur un point clé : l’absence de consultation citoyenne, pourtant obligatoire dès le début de ce type de projets. Leur requête a été jugée recevable. Maintenant, c’est à la France de s’expliquer. Elle a jusqu’au 24 avril 2026 pour transmettre ses arguments au Comité.
Pourquoi le collectif s’acharne-t-il alors ? Me Jérôme Graefe rappelle l’enjeu international de cette procédure « Si le comité de l’ONU va dans le sens du collectif et émet des recommandations, ça pourrait aussi changer l’organisation des jeux dans son ensemble dans tous les Etats qui sont signataires de l’Aarhus. » Lorsqu’ils nous partagent leur combat, on sent bien que l’objectif principal n’est pas d’empêcher la tenue des JO. Mais plutôt de faire avancer les pratiques concernant ces grands projets sportifs, de « remettre la démocratie environnementale sur le devant de la scène » nous dit Delphine Larat. Même s’il est fort possible que ce recours traîne plusieurs années, bien après l’organisation des JOP 2030. La France saura-t-elle saisir cette médaille délibérative ?
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Perrine Bontemps


