Enfermé-es pour leurs combats – 27/01/26
L’ICE, la police migratoire américaine, arrête arbitrairement citoyen-nes et habitant-es depuis plusieurs mois. Des agents fédéraux viennent même de tuer deux personnes aux Etats-Unis lors de ces interventions, suscitant émoi et mobilisations. Si l’actualité américaine est révoltante, elle est aussi l’aboutissement dramatique d’un phénomène plus insidieux, et mondial : la criminalisation des mobilisations sociales et environnementales mais aussi des populations migrantes, LGBTQ+ et d’autres groupes ciblés par les États du monde entier.
Sarah Nouvellon est chargée de production d’information à Prison Insider, une plateforme d’information sur les prisons dans le monde. Elle décortique pour MOB cette mécanique dans les discours politiques, les lois puis les prisons.
Est-ce que vous saviez qu’une militante française a été condamnée à six mois de prison ferme en septembre pour avoir aspergé de peinture à l’eau la façade de Matignon, lors d’une action de désobéissance civile pour le climat. Et que cette situation, relatée par Reporterre n’est pas isolée.
Selon l’organisation SOS-Defenders, 503 défenseur.ses des droits étaient détenu.es de manière arbitraire en janvier 2026. Un chiffre largement sous-estimé, justement parce que beaucoup sont plutôt qualifié.es de criminel.les ou de terroristes par les États qui les poursuivent. Ce qui rend leur situation difficile à identifier.
Les mots qui catégorisent
En Europe comme ailleurs, les États sont de plus en plus nombreux à mobiliser le droit pénal et parfois l’arsenal antiterroriste pour répondre aux mobilisations sociales et environnementales. Une répression qui commence par des mots, dans le discours public, dans la manière dont on parle des mobilisations. Des actions non violentes sont décrites comme “extrémistes”, “radicales”, “d’atteintes à la sécurité nationale” parfois comme du “terrorisme”. Ces mots ne sont pas neutres : ils produisent un effet. Ils servent à délégitimer les mobilisations mais surtout à présenter leurs participant.es comme des menaces.
« Un constat motive l’action de Prison Insider : l’information sur les prisons est difficile d’accès et disséminée. Toute politique publique, toute pratique doit se nourrir de connaissances pour s’évaluer et évoluer. Face à l’opacité du milieu carcéral, Prison Insider propose une information rigoureuse, indépendante et accessible sur les conditions de détention à travers le monde. » L’équipe de Prison Insider
Typiquement, en France, en octobre 2022, le ministre de l’Intérieur qualifie les mobilisations anti-bassines d’“écoterrorisme”, un terme sans aucun fondement juridique précise le média The Conversation. Le fait qu’un ministre chargé de la lutte contre le terrorisme utilise ce vocabulaire face à une action écologique montre à quel point ces catégories peuvent être détournées. Et ce glissement ne concerne pas seulement la France et les mouvements environnementaux.
En Russie, en 2023, la Cour suprême classe le “mouvement LGBT international” comme “organisation extrémiste”, ce qui a depuis donné suite à des condamnations rapporte Human Rights Watch.
Peu importe les situations, la logique est la même : plus les mots utilisés sont lourds, plus il devient facile de justifier des mesures d’exception. Et ce, contre des personnes qui, au départ, exercent des formes de protestation (ou d’existence) pacifique.
Les lois qui limitent
Cette criminalisation par les mots devient ensuite, dans bien de cas, une criminalisation par le droit et les lois de sécurité nationale, des lois antiterroristes ou des lois sur l’ordre public. Des lois existantes interprétées de façon large et ensuite utilisées pour cibler tant les défenseur.ses des droits humains et de l’environnement que des personnes appartenant à des minorités. Et quand les lois existantes ne suffisent pas, on en fait voter de nouvelles.
En Italie, la loi Sicurezza (Sécurité) de juin 2025 cible directement les actes de désobéissance civile lit dans l’Humanité. Le texte introduit aussi un nouveau délit de « résistance passive ». Bloquer une route ou des voies ferrées, par exemple, devient une infraction pénale, passible de jusqu’à deux ans d’emprisonnement. Même combat au Royaume-Uni où l’entrée en vigueur de la loi sur l’ordre public en 2023 a aussi élargi les pouvoirs de la justice face aux manifestations. Et on observe déjà les conséquences détaille Le Monde : en 2024, cinq militant.es du mouvement Just Stop Oil ont été condamnées à plusieurs années de prison ferme pour avoir participé à une réunion en vidéoconférence visant à organiser le blocage d’une autoroute.
Il faut donc s’assurer d’une claire séparation entre la classe politique et celles et ceux qui appliquent les lois. Une raison de plus de défendre l’indépendance des juges et du système judiciaire, non ? Pour mieux comprendre de quoi il retourne en France, notre dernière vidéo sur le sujet : Justice : l’indépendance en procès.
Ce cadre juridique élargi est fait pour stopper ces organisations et leurs actions. Leur persistance ouvre la voie à des arrestations, parfois arbitraires, qui ciblent, en particulier, certains groupes. Au Mexique par exemple, ce sont principalement les militant.es autochtones et écologistes qui font les frais de l’interprétation large de ces lois.
Les pays qui enferment
Et une fois en prison, les défenseur.ses des droits subissent souvent des traitements ciblés et violents. isolement prolongé, restrictions des visites, surveillance renforcée, accès aux soins et aux avocat-es limité. Des conditions de détention qui visent à couper les personnes détenues de leurs soutiens et à désorganiser leur défense. Voire, à les briser. C’est ce que dénonçait Ramla Dahmani, devenue la voix de sa sœur Sonia, avocate, enfermée en Tunisie, jusqu’à sa libération conditionnelle le 29 novembre dernier.
Ce qui se joue dans la criminalisation de l’activisme, c’est aussi quelque chose de plus large : ça vient questionner la manière dont la prison est utilisée pour cibler toutes les personnes qui s’engagent : activistes écologistes, communautés autochtones, journalistes, avocat.es ou membres de la communauté LGBTQIA+.
D’autant plus que ces mécanismes que nous avons décrits, à savoir ce glissement lexical, l’extension du droit pénal, les arrestations ciblées, les conditions spécifiques de détention, touchent aussi d’autres groupes vulnérables : Les populations pauvres, racisées, migrantes ou usagères de drogues. Dans ce contexte la prison n’est pas qu’un dispositif pénal elle devient dans certains cas un outil de gestion sociale et de répression politique.
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Réalisation et montage : Elliot Clarke / Script : Sarah Nouvellon (à partir de l’article de Clémence Bouchard et Canelle Tomasoni publié sur Prison Insider en septembre 2025)

