Révoltes #4 – Médias : comment mieux raconter les quartiers et les classes populaires ? – 29/05/26
A l’ère de l’information, les journalistes jouent un rôle central dans le récit des luttes sociales. Doit-on parler d’émeutes (et donc de violences) ou de révoltes (et donc d’injustices) ? A qui doit-on donner la parole ? Comment ne pas raconter uniquement les débordements mais aussi leurs raisons, interroger leur légitimité, pointer les vrais responsables derrière la colère.

Zyed Benna et Bouna Traoré électrocutés en fuyant la police, Adama Traoré étouffé par des policiers, Nahel Merzouk tué à bout portant par un agent. Quatre morts dramatiques, des contestations souvent explosives et de multiples façons de les raconter. Des variables médiatiques bien visibles pendant les Gilets jaunes mais plus encore pendant les révoltes en quartiers populaires. Crimes policiers pour les familles endeuillées, violences d’Etat systémiques pour les associations engagées, ensauvagement des banlieues pour d’autres. Alors, dans les médias, on raconte quoi et pourquoi ? Et surtout, peut-on faire mieux ?
Nnoman est photoreporter et engagé sur le récit des mouvements sociaux, des quartiers populaires et de leurs luttes. Gilets jaunes, piquets de grève, révoltes urbaines, et pour lui ça ne va pas en s’arrangeant. « Il y a 20 ans, il y a des médias qui sont venus dans les quartiers populaires pour parler aux habitant-es à la suite de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Ils ont quand même essayé de documenter les révoltes en allant vraiment en bas des tours, rencontrer les gens, en leur donnant la parole. » Mais, en 2023 après la mort de Nahel ou en 2025 pour l’anniversaire des révoltes de 2005, tout le monde en a parlé sans y aller, depuis des bureaux parisiens. Et, en plus, on y parle toujours d’émeutes et non de révoltes. Un constat partagé par les journalistes de France Culture.
Derrière les feux, quelles réalités ?
Alors que raconter les mouvements sociaux ce n’est pas juste constater les débordements. X voitures brûlées, X nombre de manifestants, de révoltés ou de vitrines cassées. En ne filmant que l’explosion de violence des quartiers populaires, on fait du sensationnalisme mais, plus grave encore, on crée de l’incompréhension et de la peur. Un traitement médiatique délétère pour les luttes sociales : en invisibilisant les raisons de la révolte, on incite spectateurs, militants, citoyens et élus à les condamner. « On ne va pas montrer des gens qui vivent ou qui luttent, on va montrer les effets les plus durs et les plus violents de ces révoltes là. Des jeunes, des corps torse nu, cagoulés, avec beaucoup de feu, avec une barre de fer et on va cristalliser sur eux et pas sur celles et ceux qui essaient juste de se faire entendre et de vivre dignement« .
Alors que quand on analyse un peu plus en profondeur les réalités socio-économiques des habitants, les discriminations, violences policières et le racisme subit par les jeunes concernés, on y trouve plus d’injustices que de violences gratuites. « Ce travail est fait par des sociologues, mais il devrait être fait aussi par des médias et des journalistes qui sont très souvent déconnectés de ces réalités là. » Nnoman en profite pour nous raconter son reportage à Clichy-Sous-Bois pour Streetpress, durant l’hommage à Zyed et Bouna fin 2025. Des rencontres difficiles car les gens sont devenus méfiants à l’égard des journalistes, du traitement médiatique qu’on leur réserve. Mais des échanges essentiels pour comprendre le quotidien des jeunes de la ville. « Ils m’expliquaient que, tous les jours, les flics sortent de leur voiture, gazeuse à la main, ou bien parfois avec le flashball. Des fois ils sortent et ils tirent au flashball et ensuite ils interpellent des jeunes qui ne font rien, qui sont en bas de chez eux. Deux jours plus tôt, les flics sont venus en bas de chez eux et leur ont mis des amendes parce qu’ils squattaient un hall alors que c’est leur hall. »
Contrôles, amendes, violences et colère
Des relations tendues avec la police, souvent violentes, des contrôles au faciès répétés, des difficultés à aller sur Paris, à trouver du travail, à se loger dignement. Tout un tas de facteurs qui font monter la colère des jeunes mais plus globalement des classes populaires. Des raisons, légitimes, factuelles et multiples aux révoltes des dernières années, encore peu racontées dans les grands médias. Un travail de terrain, de dialogue essentiel pour Nnoman afin de rendre justice à ces révoltes mais aussi d’en montrer la plus grande histoire. « Ca peut faire écho à ce que subissent aussi des jeunes en ruralité. Un jeune de Clichy pour aller à Paris, c’est tout un périple, un rural pour aller en ville aussi. Ca pourrait éviter que la fracture s’agrandisse et, qu’au contraire, les gens se rassemblent et se retrouvent sur des choses similaires.«
« [Les Gilets jaunes] c‘est la question de pouvoir aller au travail, mais c’est aussi pouvoir continuer à assumer une vie familiale, offrir quelques loisirs aux enfants, quelques plaisirs quoi.« Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec, sociologues
Un sujet à retrouver également en vidéo sur notre chaîne Youtube et/ou nos réseaux.
Si le journalisme n’a pas pour rôle de fédérer les luttes, il a néanmoins le devoir de les raconter au mieux, au plus près des différentes dimensions du réel. Raconter le quotidien des jeunes, le vandalisme des nuits de révolte, les violences policières, l’abandon politique des quartiers, etc… sont autant d’angles à traiter. En occulter un, en permanence, c’est se mettre des œillères, ou en avoir sans le savoir. C’est pour ça que pour bien raconter, il faut y être, ou en connaître les réalités. Des pratiques journalistiques à repenser selon Nnoman. « Contacter les assos de terrain qui sont là depuis des années, qui sont au pied des immeubles. Parler aux habitants. C’est pour moi la porte d’entrée la plus évidente. Et ça demande de ne pas déconner derrière quand les gens nous confient une parole. »
A la télé, où sont les classes populaires ?
Aller sur le terrain, prendre le temps et surtout comprendre et respecter ce qui nous est livré. Pas facile. Cela suppose du temps et de l’argent, ce dont manquent cruellement beaucoup de médias. Mais cela passe aussi par plus de diversité sociale et culturelle dans les rédactions où les journalistes viennent des mêmes milieux, ont fait les mêmes écoles et ne sont donc pas forcément sensibles à ces questions. Mediapart détaille dans un article le manque de diversité mais aussi l’autocensure de certains journalistes du Parisien ou de France 24 et donc les biais dans le traitement médiatique des banlieues dans de grands médias nationaux.
Un constat partagé par Nnoman, chiffré par l’ARCOM, et flagrant à la télévision : seulement 15% de personnes perçues comme non-blanches apparaissent à l’écran, journalistes et expert-es confondus. 20% seulement de femmes dirigent de grands médias. Le profil type du journaliste ? Un homme blanc, quarantenaire CSP+, de centre-ville. Résultat : les minorisés (racisés, femmes, personnes en situation de handicap ou précaires) font rarement l’actualité. Le chiffre le plus fou est celui des classes populaires, des plus précaires : 0,8% des apparitions télévisées. Même pas 1% des programmes. Une invisibilisation qui a un impact sur la représentation des luttes. Et donc aussi sur la capacité des révoltés à se faire entendre par la classe politique, leurs employeurs, l’opinion publique. C’est justement tout le travail de Nnoman, pendant des révoltes urbaines mais aussi lors de mobilisations de travailleurs : donner de la place aux luttes sociales pour montrer leurs combats au plus grand nombre mais aussi que des victoires sont possibles.
Femme de chambre, gilet jaune, jeune de banlieue, même combats
« Il y a quelques années, j’avais couvert pendant quinze mois la grève des postiers du 92 suite à un licenciement abusif. Ils ont mené des actions vraiment hyper courageuses d’occupation du siège de la Poste. Ça a intéressé très peu de médias. Quand ils en parlaient, ils prenaient une illustration du logo de la Poste et écrivaient trois lignes ; alors qu’on parle d’une centaine de salariés. » Rebelote plus récemment lors de son suivi des mobilisations des intérimaires du groupe Hospitality. Des femmes et hommes de chambre qui se sont battus pour de meilleures conditions de travail et dont la mise en lumière est essentielle pour Nnoman, même si c’est un micro événement. « Pour moi, c’est hyper important de les visibiliser. Déjà parce que c’est très courageux de refuser un ordre d’un cadre au-dessus de nous. Quand on a un salaire très bas, qu’on est intérimaire, qu’on est en sous-traitance et qu’on peut se faire dégager. Et puis ça permet aussi de comprendre les dysfonctionnements du capitalisme et les conditions de survie des classes populaires. La lutte des classes quoi. Et si on en a une vision plus globale à travers les médias, on se rend compte des enjeux, on se rend compte surtout qu’on peut le faire pour nous-mêmes ».
Laisser de la place aux petites histoires, même très locales, c’est aussi ça le journalisme. Montrer que c’est possible de changer les choses à son échelle, tisser les ponts entre l’oppression qu’on peut subir au travail et celles dans son quartier. Montrer la force du collectif pour résister aux injustices et l’organisation des gens mobilisés pour gagner des batailles. C’est d’ailleurs l’enjeu de notre prochain épisode de Révoltes. Comment bien s’organiser pour faire durer nos combats, comment mobiliser et faire communauté ? On en parlera bientôt avec Action, Justice, Climat.
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Article, réalisation et montage : Elliot Clarke // Une série co-écrite avec Perrine Bontemps

