Bataille médiatique, pagaille démocratique – 17/02/26
Face à la mainmise des ultra-riches sur les médias, aux menaces qui pèsent sur l’audiovisuel public et à la montée en puissance de l’extrême-droite, protéger l’information n’a jamais été aussi capital. Entre propositions législatives et initiatives portées par les médias indépendants, des réponses émergent afin de garantir aux citoyen·nes l’accès à un travail journalistique de qualité.

Le paysage médiatique français tient désormais plus de la carte postale, figée et sans relief, que du long-métrage aux points de vue variés. Neuf milliardaires contrôlent plus de 90 % des médias privés : une hyper concentration inédite, qui met à mal le principe de pluralité des sources d’information et des opinions.
Ce qui n’empêche pas les magnats de continuer d’acheter des titres de presse aux autres, ou entre eux, comme des écoliers qui s’échangent des cartes Pokémon. Rien qu’au dernier semestre 2025 : en septembre, Brut. est acheté par Rodolphe Saadé, déjà propriétaire de BFM TV, de La Provence et d’autres ; puis, en novembre, Bernard Arnault (LVMH, Le Parisien) rachète Challenges, dont il avait déjà 40% de parts, et les magazines La Recherche et Sciences et Avenir à Claude Perdriel.
Et dans ces jeux d’influence économiques et politiques… L’extrême-droite est au tournant. Bolloré s’est, par exemple, bâti un empire : télé avec le groupe Canal+, radio avec Europe 1, presse avec Le Journal du Dimanche (JDD) et Capital, édition avec Hachette, communication avec Havas, plateforme vidéo avec Dailymotion, et même cinéma avec le rachat d’UGC à l’horizon 2028… Si les lois européennes sur la concurrence limitent, en partie, les concentrations – Bolloré a dû se séparer d’Editis, deuxième groupe d’édition français, et du magazine people Gala – l’ultra-riche a tout de même de quoi faire ruisseler ses idées conservatrices.
En 2024, [Pierre-Edouard Stérin] a acheté la marque Cerfia, qui compte plus d’1,2 million d’abonné·es sur Twitter, et Valeurs Actuelles en décembre 2025. Il finance aussi les médias en ligne Neo.tv et Lou et, surtout, « une armée d’influenceurs ».
Quant à Pierre-Edouard Stérin, l’acquisition ou le financement de médias font partie de sa stratégie pour mettre en œuvre son projet Périclès. Révélé en 2023 par La Lettre et L’Humanité, celui-ci vise à promouvoir les idées d’extrême-droite et à financer le Rassemblement National. En 2024, il a acheté la marque Cerfia, qui compte plus d’1,2 million d’abonné·es sur Twitter, et Valeurs Actuelles en décembre 2025. Il finance aussi les médias en ligne Neo.tv et Lou et, surtout, « une armée d’influenceurs », dont au moins 45 dépassent le million d’abonné·es, à l’instar de Thaïs d’Escufon, dixit Alice Barbe, co-fondatrice de l’association Singa.
En bref, un gloubi-boulga peu reluisant qui malmène l’indépendance éditoriale des rédactions. Et qu’ils soient en poste ou en pige, les journalistes en paient bien souvent les pots cassés. En juin 2023, l’annonce de l’arrivée de Geoffroy Lejeune à la tête du JDD a ainsi déclenché une grève de 40 jours… 95% des salarié·es ont quitté le journal avant la fin de l’été.
Cette concentration nuit également à la vitalité démocratique, et au droit fondamental des citoyen·nes à avoir accès à une information de qualité. Elle pose également la question de la fonction même du journalisme : contre-pouvoir essentiel ou instrument de manipulation de l’opinion publique ?
L’audiovisuel public dans la panade
D’où l’importance des médias indépendants… Et d’un service public de l’audiovisuel, garant d’une information pluraliste, libre et accessible au plus grand nombre. Pourtant, celui-ci est menacé. Chaque année, les budgets sont rabotés de plusieurs dizaines de millions d’euros par l’État – sans compter que la suppression de la redevance en 2022 a rendu les financements plus aléatoires. Et si Radio France a la côte auprès de la Cour des comptes, ce n’est pas le cas de France Télévisions, qui se retrouve dans une situation budgétaire « critique », selon un rapport du 23 septembre 2025.
Ce qui donne du grain à moudre au gouvernement, qui a pour projet de créer une holding « France médias » regroupant France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Selon la ministre de la Culture, Rachida Dati, cette réforme « indispensable » vise à « rassembler des forces aujourd’hui dispersées et éviter [leur] affaiblissement déjà en cours » , notamment face à la concurrence des groupes privés et des plateformes.
Cet article fait partie de la rubrique « Contre-pouvoirs » de notre magazine papier (hors-série) sorti en février.
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Le 11 juillet 2025, une intersyndicale soulignait au contraire « des performances assez remarquables » du groupe France Télévisions, malgré les efforts d’économies que n’a eu de cesse de demander l’État. En 2024, les chaînes publiques ont en effet réuni 29,8 % de téléspectateur·rices, plaçant le groupe en pole position sur la TNT. Pour les syndicats, « le projet de holding, c’est un·e seul·e capitaine à bord [et] moins de temps et de moyens à l’équipage qui restera […] ».
Autre menace : celle de la privatisation, promue notamment par l’extrême-droite. Pour La Fondation Jean-Jaurès, ses critiques régulières « suggèrent qu’elle souhaite avant tout abattre un contre-pouvoir important ». La mesure serait d’ailleurs potentiellement inconstitutionnelle : « La liberté de communication implique non seulement que l’État s’abstienne d’entraver la liberté de diffusion du secteur privé mais aussi que celui-ci garantisse […] la réception de contenus échappant à ces mêmes intérêts privés ».
Alors on fait quoi ?
Et pour alimenter les débats, pourquoi pas des États généraux de l’information (EGI) ? Lancés en octobre 2023 par Emmanuel Macron, ils ont réuni des centaines de professionnel·les, organisé·es en groupes de travail, et de citoyen·nes pour réfléchir au devenir de l’information. En octobre 2024, le comité de pilotage des EGI a proposé 15 mesures prioritaires.
Parmi elles, une proposition a suscité de vives réactions : l’instauration d’un « label anti-désinformation » qui permettrait de « veiller à la qualité du processus de fabrication de l’information ». Un dispositif recommandé aux professionnels de l’info par l’ONG Reporters sans frontières. Et non une « tentative totalitaire » de l’État d’instaurer « un ministère de la Vérité », comme des politiques et médias de droite et d’extrême-droite l’ont dénoncé, après qu’Emmanuel Macron a évoqué cette idée le 19 novembre 2025 auprès des lecteurs·rices de La Voix du Nord. Le président l’avait d’ailleurs précisé : « Ce n’est pas à l’État ou au gouvernement de dire « ceci est une information, ceci n’en est pas ». »
Tout cela est bien beau. Mais à l’instar des Conventions citoyennes, les EGI n’imposent rien aux législateur·rices, qui doivent maintenant s’emparer de ce rapport. D’autant que les conclusions laissent un goût d’inachevé chez certains acteurs du secteur, en raison de redites de mesures déjà existantes (comme la loi Bloche de 2016, qui vise à protéger l’indépendance des rédactions) ou de recommandations considérées comme largement insuffisantes.
Les EGI ont également fait l’objet d’une très forte critique de la part des médias indépendants, qui considèrent que leur constitution s’est faite « sans consultation publique et dans le secret de l’Élysée ». Voire sans les journalistes eux-mêmes. En réaction, ils ont organisé des États généraux de la presse indépendante entre octobre et novembre 2023 pour appeler à « libérer l’information ». Parmi les propositions : faire primer l’accès à l’information sur les secrets politico-financiers, mieux protéger les lanceur·ses d’alerte ou encore assurer la transparence des financements des médias.
La presse indé s’organise
C’est une force de la presse indépendante : sa capacité à s’organiser ensemble, structurellement et économiquement. En 2019, les cofondateurs de Mediapart ont lancé le Fonds pour une presse libre (FPL), afin de protéger l’avenir économique et l’indépendance éditoriale du journal numérique, via une structure intermédiaire : la Société pour la protection de l’indépendance de Mediapart (Spim). Objectif : sanctuariser le capital et ainsi « empêcher tout rachat ou toute prise de contrôle par des intérêts privés ». Grâce aux dons qu’il récolte, le FPL finance des médias et projets éditoriaux indépendants via des avances remboursables ou des subventions, pour défendre la liberté et la pluralité de la presse. MOB et le journal d’investigations locales Médiacités ont ainsi pu bénéficier d’une subvention de 22 000 € en 2025 dans le but de développer le projet Radar sur les Municipales 2026.
À la fin 2025, Coop-médias réunissait 2600 sociétaires et avait collecté plus d’1,5 million d’euros. Cette même année, la coopérative a consacré une première enveloppe de 250 000 €, accordés à cinq médias indépendants sous forme de prêt remboursable, avec un faible taux d’intérêt. Un investissement qui va permettre de renforcer leur modèle économique ou développer des projets structurels ou éditoriaux.
Parce que oui, l’information a un coût. Et il n’est pas question de jeter la pierre à la majorité des Français·es qui disent ne pas débourser d’argent pour s’informer (82 % en 2023 selon le quotidien La Croix), alors que la priorité est souvent ailleurs : manger, se loger, vivre. Mais entre les salaires, le coût des locaux, du matériel et des logiciels, les dépenses de fonctionnement et de déplacement ou encore le coût des procédures-bâillons auxquelles sont confrontés certains titres de presse, la facture monte vite. S’il existe des médias qui vivent pleinement des dons et abonnements, la majorité sont souvent sur la corde raide… Et souhaitent éviter d’avoir recours à la publicité ou à de gros investisseurs, pour conserver leur pleine indépendance.
C’est aussi pour cette raison qu’est née Coop-médias. Lancée en octobre 2024, cette coopérative citoyenne vise à récolter des fonds auprès des citoyen·nes, journalistes, médias, assos et structures de l’ESS, pour financer les médias indépendants. Chaque personne civile ou morale a une seule et unique voix, peu importe le nombre de parts sociales (100 € la part) qu’elle prend. À la fin 2025, elle réunissait 2600 sociétaires et avait collecté plus d’1,5 million d’euros. Cette même année, elle a consacré une première enveloppe de 250 000 €, accordés à cinq médias indépendants sous forme de prêt remboursable, avec un faible taux d’intérêt. Un investissement qui va permettre de renforcer leur modèle économique ou développer des projets structurels ou éditoriaux. Vert a ainsi reçu 50 000 € pour développer des podcasts et structurer un pôle vidéo, afin de sensibiliser de nouveaux publics aux questions écologiques.
Même somme attribuée à Basta!, qui a créé un portail en ligne des médias indépendants, « offrant une alternative à Google Actualités avec plus de 80 références françaises et 250 étrangères ». Un outil de référencement numérique, mais avec de vrais gens derrière pour sélectionner et recommander des articles tirés de la presse indé. Donc garanti sans pub ni algorithme.
Scroller ou se mettre à la page ?
Parce que l’enjeu est aussi là : s’émanciper des géants du net (les Gafam) et des réseaux sociaux, afin de ne pas dépendre d’un modèle économique basé sur la publicité et sur l’exploitation des données personnelles. Alors pourquoi ne pas simplement quitter les plateformes numériques, ou réduire au maximum leur utilisation ? C’est le choix radical qu’a fait le trimestriel Le Chiffon en janvier 2025, en annonçant son « décès numérique ». Le journal a fait le choix de se limiter à une adresse mail et un site internet.
Celui-ci est membre du Syndicat de la presse pas pareille (SPPP), composé à majorité de journaux papiers. L’association milite, entre autres, pour plus de transparence sur les aides versées par l’Etat à la presse, qu’elle considère comme « opaques et inaccessibles pour de nombreux médias indépendants » ; un statut pour les journalistes payé·es à la pige, souvent précaires, afin de leur « garantir un revenu stable » ; ou encore une carte de presse collective, accordée aux rédactions plutôt qu’aux individus.
Le site du SPPP sert également de plateforme d’abonnement : celle-ci met en avant des médias indépendants (Fakir, La Brèche ou L’Empaillé) à des tarifs préférentiels. Autre exemple avec La Presse Libre qui propose un abonnement unique à Arrêt sur images, Reflets, Politis, Next, Mediacités et aux Rue89 de Strasbourg, Lyon et Bordeaux. L’objectif de ces deux projets, soutenus par le FPL, est le même : mutualiser les moyens – et les efforts – afin de garantir l’accès à une information libre et exigeante aux lecteur·rices, sans trop peser sur leur budget. D’autant que les médias ne peuvent jouer pleinement leur rôle de contre-pouvoir s’ils ne sont pas accessibles au plus grand nombre : l’information de qualité, qui prend le temps de l’enquête, du décryptage ou du reportage, ne devrait pas être un produit de luxe – mais un bien commun, afin que chaque personne puisse exercer son rôle de citoyen·ne de façon libre et éclairée.
Clément Aulnette

