Bergère de France : la coopérative a sauvé l’usine

Tricot, crochet, broderie inondent les réseaux sociaux ces dernières années. Pourtant, la pratique ne date pas d’hier même si les entreprises fabricant du fil ont disparu peu à peu du paysage industriel français, lui-même en crise. D’autres, ont dû essuyer des difficultés financières, à l’image de Bergère de France transformée en coopérative, reprise par ses salarié-es, pour survivre à sa propre crise.

« Six mois après mon arrivée, on a appris qu’on était placés en redressement judiciaire. J’ai eu un peu peur mais quand j’ai appris qu’ils voulaient créer une Scop, j’ai dit oui directement. » Sandrine est chargée de relations clientèle chez Bergère et la reprise en coopérative de son entreprise a sauvé son emploi et une institution de la Meuse, voire de France. Créée en 1946 cette célèbre marque de laine a accompagné de nombreuses générations. Faites le test autour de vous : beaucoup ont vu leurs grand-mères tricoter des pelotes Bergère. Mais après avoir connu son apogée dans les années 90, l’entreprise s’est retrouvée devant le tribunal de commerce pour liquidation judiciaire en 2024. Déjà évoqué en 2020 face à leurs difficultés, 56 des 140 salarié-es ont alors décidé de tenter l’aventure Scop.

Une reprise, un travail d’équipe

Plutôt que de laisser Bergère de France à des repreneurs, au risque de voir l’entreprise délocalisée et la marque s’éteindre, les salarié-es ont décidé de racheter la société pour lui donner un second souffle. Sauver l’une des dernières filatures industrielles de France et leurs emplois est alors devenu leur objectif, détaille Valentine Fanjeaux. « On n’avait pas beaucoup d’alternatives sachant que les personnes qui voulaient reprendre voudraient juste récupérer la marque, le stock et le fichier client. » Elle a été propulsée PDG de la coopérative, avec toutes les responsabilités et changements que cela implique.

Une aventure périlleuse dans un secteur et une situation économique fragile, comme peut en témoigner le cas Duralex. L’usine mythique de verres vient d’ailleurs d’être rachetée après deux ans en Scop. Alors comment la jeune coopérative Bergère de France s’en sort dans la petite ville de Bar-le-Duc dans la Meuse, où sont situés leurs locaux ? « On a donné 10% de notre prime de licenciement et 100€ et après ça a été beaucoup aidés« . 200 000€ de la Région Grand Est, 570 000€ du GIP Collectif Meuse (acteurs publics et entreprises privées). Un sacré coup de pouce dans un département marqué par les plans sociaux et la désindustrialisation. Les salarié-es de Bergère de France, à l’image d’Alexandra, en poste au service filature, espèrent ainsi changer la donne et conserver ces savoir-faire sur leur territoire d’origine. « C’est en perdition, il n’y a plus personne. Alors que ma mère a tricoté la laine Bergère, ma tante aussi. Me lancer dans la Scop c’était aussi faire perdurer ce métier.« 

En effet, se constituer en coopérative complexifie grandement la délocalisation ou l’importation de produits étrangers moins chers : les sociétaires décident ensemble de l’avenir de l’entreprise et pas seulement un patron tout puissant ou des actionnaires avides de rentabilité. Chez Bergère, priorité au local, les sociétaires voudraient d’ailleurs proposer uniquement de la laine française transformée à Bar-le-Duc. Cela demande de repenser le matériel de l’usine, et donc de l’argent. Ils et elles comptent s’unir à différentes coopératives, dont certaines d’éleveurs notamment, histoire de faire perdurer une autre fabrication made in france. Un enjeu de souveraineté industrielle et artisanale qui résonne fortement avec la désindustrialisation de ces dernières années. Dans les années 90, l’entreprise frôlait les 800 emplois nous rappelle Valentine Fanjeaux, aujourd’hui, ils ne sont plus que 70 mais ils sont toujours debout et continuent même à embaucher. Un autre défi pour cette équipe qui a déjà dû se réinventer lors de la transformation en coopérative.

Nouveau modèle, nouveau quotidien

L’équipe de Bergère de France a été guidée dans tout cela par l’Union régionale des Scop, la tête de réseau qui essaie de faire essaimer le modèle. Ils ont beaucoup aidé en 2024, du dossier de reprise à présenter au tribunal jusqu’à un accompagnement quotidien sur la nouvelle mécanique de l’entreprise. Car, devenir sociétaire et donc décisionnaire, c’est tout un apprentissage. Et des nouveaux rôles pour certains salariés. « Je me suis retrouvée sur la plus haute marche en étant PDG, alors que ce n’était pas forcément mon ambition. Je me forme et j’en apprends tous les jours sur cette responsabilité. On attend beaucoup du côté coopératif mais c’est vraiment quelque chose à alimenter et à améliorer au fil des années. » Valentine Fanjeaux est modeste, et ça fait du bien de la part de responsables d’entreprises.

Elle admet volontiers que tout le monde n’a pas eu la même facilité à se fondre dans ce nouveau moule, à diversifier ses missions, à monter en engagement dans la structure. Surtout quand ils fonctionnaient d’une certaine manière depuis des années. Mais c’est aussi l’intérêt de la coopérative : laisser le choix aux salarié-es de s’approprier leur entreprise à différents degrés. Alexandra a embrassé la polyvalence du nouveau statut. « Je suis fileuse en priorité, je gère de la logistique, de la prépa mais je suis aussi au CE [comité d’entreprise] en tant que titulaire et référente harcèlement. »

Bergère, elle est à qui ? Elle est à nous

À la polyvalence des sociétaires s’ajoute un autre enjeu : faire perdurer l’entreprise et ses différents savoirs-faire. Dans le plan de reprise, 70 salarié-es étaient annoncé-es alors qu’ils n’étaient que 56 sociétaires à ce moment-là. Depuis 2024, des embauches ont donc eu lieu pour atteindre l’effectif, et la condition est d’intégrer la SCOP en tant que sociétaire, au terme de la première année. C’est le cas de Paul, salarié au service maintenance. « Ça va être voté en conseil et je vais voir si je suis accepté. En tout cas, je trouve ça intéressant que les salariés s’investissent dans l’entreprise, c’est leur moyen de travail.« 

Sandrine aussi a validé cette transition de modèle, « je ne voulais pas rechercher du travail. Et je n’aurais pas retrouvé mon travail que j’adore ! Donc c’est génial, et je viens travailler avec le sourire. » Bien-être salarié, réappropriation des moyens de travail, préservation d’emploi et de savoirs-faire français sont tissés dans ce modèle coopératif encore trop méconnu en France. Il ne tient qu’à nous de le prendre en filature !

–

Réalisation et montage : Perrine Bontemps