Une seule solution, la représentation !

Jeunes, femmes, ouvrier·es, employé·es ou encore habitant·es des quartiers populaires… Tous·tes restent largement absent·es des institutions politiques françaises. Face à ce constat, associations, expert·es et militant·es appellent à des réformes concrètes pour garantir une parité sociale, d’âge et de genre, et de donner au peuple sa place au cœur du pouvoir.

« Au rythme où on va, il faudrait attendre 2092 pour que les classes populaires soient représentées correctement à l’Assemblée nationale… C’est une éternité ! » Kevin Vacher est sociologue et directeur scientifique du collectif Démocratiser la politique (DLP). Pour lui, « la démocratie est incomplète tant que les classes sociales ne sont pas représentées à hauteur de ce qu’elles sont. » 

C’est pourquoi dans son rapport, DLP énumère des solutions concrètes, législatives et réglementaires, afin de viser la parité sociale au sein de nos institutions. (cf. article sur le rapport de DLP) « L’objectif, c’est un changement constitutionnel, pour qu’aucun individu ou groupe ne puisse s’accaparer l’exercice de la représentation nationale », insiste Kevin Vacher. Le rapport préconise ainsi d’ajouter « le principe d’égalité d’accès de toutes les catégories sociales aux différents mandats électoraux et fonctions électives » dans la Constitution.

DLP propose d’autres pistes moins symboliques : réformer le statut des élu·es, par exemple « en leur donnant les moyens de leur activité », notamment à celles et ceux issu·es de classe pop ; en limitant les indemnités, « afin d’empêcher l’accumulation du pouvoir et des rétributions financières liées aux mandats » ; ou encore en instaurant « des contrats de mandatures » pour renforcer l’engagement et l’accès à la vie politique.

Voix des quartiers, voie des urnes

Sur le terrain, des organisations œuvrent déjà pour tenter d’envoyer des représentant.es issu·es des milieux populaires face aux électeur·rices. A l’instar de l’Assemblée des quartiers, créée début 2024 par des militant·es et responsables associatifs des quartiers populaires. « Nous refusons de déléguer notre pouvoir à ceux qui ne nous représentent pas [et voulons] construire une force politique autonome et une parole collective issue des quartiers et des bannis de la République », expliquaient-ils dans leur texte de lancement. Ces territoires sont bien souvent marginalisés – voire méprisés – par certains politiques et médias, qui n’en parlent que de manière négative. « Le seul thermomètre de l’État dans nos quartiers, c’est la police, regrette Tarek Kawtari, figure du Mouvement de l’immigration et des banlieues et membre de cette nouvelle organisation. Nous, on pense que l’histoire des quartiers fait partie de l’Histoire de France : ce sont des gens qu’on a ramenés, ou qui étaient les plus pauvres, qu’on a concentrés dans ces lieux-là. »

Alors l’Assemblée souhaite leur « rendre justice [en les replaçant] au centre des priorités de la politique actuelle ». En formant les premier·es concerné·es, notamment les jeunes, afin qu’elles et ils puissent investir les sphères du pouvoir. « Il faut bien qu’il y ait une relève, c’est important ! » affirme Tarek Kawtari.

Dans certaines villes, pour les élections municipales de 2026, des listes seront ainsi soutenues ou défendues par des habitant·es de quartiers populaires. Comme à Lorient, où Amin Mellouk, Charlène Winter et Abdelmajid Lavolée, militant·es associatifs locaux, non-encarté·es, ont décidé de se lancer dans la bataille. Auprès de Ouest-France, le premier explique : « On refuse d’être spectateurs de la vie politique, on veut pouvoir faire plus bouger les choses. On est débordés de demandes de jeunes qui se sentent délaissés ». La priorité est accordée aux quartiers, là où « il y a le plus de mal-logement, de chômage, de discriminations ». D’autres antennes locales ont, elles, décidé de nouer des alliances avec des grands partis, sous réserve que ceux-ci prennent en compte leurs revendications : à Montpellier, les membres de l’Assemblée se sont ainsi associés aux Écologistes ; et à Toulouse, ils ont décidé d’intégrer l’équipe de campagne menée par l’Insoumis François Piquemal. Si celui-ci remporte le scrutin du 22 mars 2026, le collectif disposerait alors de six élu·es et « de responsabilités dans l’exécutif municipal », rapporte Mediacités.

Changer la face du pouvoir

Pour Kevin Vacher, « les listes pourraient s’autocontraindre à une proportion spécifique de classes supérieures », afin que celles-ci n’accaparent pas le pouvoir. Et pour éviter de reproduire, encore et encore, « un système de violence sociale », comme c’est le cas à l’Assemblée nationale. « Dès qu’on se met à lutter contre une inégalité, on s’attaque à une façon de gérer le pouvoir, précise le sociologue. La violence en politique, elle est à la fois de classe, raciale et de genre – patriarcale. »

L’âge entre lui aussi en jeu. Avec cette violence omniprésente, « c’est difficile pour les jeunes [de s’engager] et de maintenir leur fraîcheur d’idée et de méthode ; on en voit beaucoup qui ont changé leur façon de s’habiller, qui mettent des costumes super chers, qui changent de façon de parler… » note Mahaut Chaudouët-Delmas, conseillère politique et activiste, autrice de l’essai Le Pouvoir Jeune, publié en 2024. Dans cet ouvrage, cette ancienne chargée de mission pour le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes interroge l’absence des jeunes et de leurs idées dans les sphères politiques. Par exemple, seul·es 14 député·es ont moins de 30 ans à l’Assemblée nationale, soit 2% des élu·es. Quant aux maires, moins de 4% ont en dessous de 40 ans. « Les jeunes qui s’engagent en politique sont ceux qui le peuvent, donc qui sont soutenus par leurs parents, et sont en général déjà un peu aisé·es. » Ce qui influe, à nouveau, sur la représentativité sociale des élu·es.

« On fonde la légitimité du pouvoir sur le fait d’être expérimenté, ou d’être sage, ou de savoir prendre les bonnes décisions… Ça a un effet sur la façon dont on traite les jeunes », explique Mahaut Chaudouët-Delmas. Parfois, ils sont mis en avant pour leur « bonne tête ». Parfois, ils sont relégués au second plan, ramenés à leur âge ou à leur inexpérience. « Quand on voit [leur] sensibilité pour la question climatique, par exemple, on aurait tout intérêt à les intégrer à la décision collective. » Pour mieux inclure, des leviers institutionnels existent, explique l’autrice : abaissement du droit de vote à 16 ans, mise en place de scrutins binominaux (deux élu·es) mixtes aux Législatives, limitation du cumul des mandats simultanés et dans le temps…

De son côté, DLP a mis en place une cartographie interactive de la représentativité des élu·es par commune, selon leur catégorie socioprofessionnelle, genre et âge pour que chacun·e puisse « exercer un contrôle citoyen » et voir les efforts de chaque liste en faveur d’un certain équilibre paritaire. « On propose aux têtes de listes de planifier vers cette parité et plus de participation populaire, en mettant en œuvre de la formation interne, et des politiques publiques pour pousser à l’engagement », soutient Kevin Vacher. 

Petit manuel de l’engagement

L’association Open Politics (OP) a elle aussi pris le parti de former à l’engagement politique. Cette école, gratuite et apartisane, veut « donner les outils, les codes et le réseau aux personnes qui souhaitent s’engager politiquement quelle que soit la façon », explique son cofondateur Antoine Jochyms. Celui-ci est également responsable de plaidoyer et des affaires publiques au sein de l’asso Article 1, qui lutte contre le déterminisme social. « Les partis politiques ont délaissé la formation militante pour se concentrer sur leur fonction électorale, déplore-t-il. On s’est demandé comment on pouvait répondre à ces manques, de formation et d’accompagnement. »

Un abandon qu’a aussi constaté Le Labo des Partis, qui plaide pour une réforme profonde de leurs mécaniques internes, et qui peut en partie expliquer la crise démocratique que l’on traverse aujourd’hui. Pour Antoine Jochyms, celle-ci est aussi due à une crise des représentations : « À l’Assemblée, il n’y a quasiment pas d’ouvriers [six, soit 1 % des député·es, ndlr] et peu d’employés [30, soit 5%, ndlr]… La politique est un exercice d’empathie qui consiste à se mettre à la place des autres pour transformer leurs besoins en projets politiques. Mais si tu n’as même pas ta place autour de la table, il y a peu de chances que tes revendications soient entendues.» De fait, le cycle infernal se répète : la confiance s’étiole, ce qui donne peu envie de s’engager en politique et participe de facto à entretenir un microcosme élitiste composé à majorité d’hommes blancs et bourgeois.

Pour y remédier, OP a fait le choix de proposer des formations ouvertes à tous·tes, à raison de huit heures par semaine pendant huit semaines, pour « donner les grandes clés de l’engagement politique ». Elle propose aussi des sessions sur des sujets spécifiques comme la question de la bataille culturelle, la communication ou la conquête du pouvoir. À chaque fois, elle promet une diversité d’intervenant·es, des spécialistes et des élu·es de différents bords politiques – hors extrême-droite. « L’idée, c’est de montrer qu’il n’y a pas qu’une seule manière de faire ou d’arriver en politique. On veut que tout le monde se sente légitime », soutient Antoine Jochyms.

Dans le cadre de son dispositif Territoires 2026, l’asso a aussi accompagné 45 personnes « plutôt déjà politisées » en vue des Municipales. Et parmi les objectifs qu’elle se fixe : proposer des formations dans les zones rurales, périurbaines, ou encore dans les quartiers prioritaires de la ville (QPV). Récemment, elle a lancé son programme Elles, dédié aux femmes souhaitant s’engager en politique. « Le monde politique est davantage fait pour les hommes, en termes de cultures comme de pratiques politiques ou de récit médiatique, expose Antoine Jochyms. Le meeting jugé raté de Valérie Pécresse en 2022, on n’en aurait pas autant parlé si elle avait été un homme ! » Et les exemples sont (trop) nombreux.

Conjuguer le débat politique aussi bien au féminin qu’au pluriel fait donc partie de ces urgences démocratiques que nos institutions doivent prendre en compte, afin de mieux représenter le peuple français dans toute sa diversité et ainsi répondre aux enjeux sociaux, économiques et climatiques actuels.

Clément Aulnette