Radar #16 – Municipales, l’heure du bilan – 05/04/26
On attendait beaucoup d’enseignements des Municipales, surtout pour la Présidentielle et les Législatives à venir en 2027. Et pourtant, le bilan est assez difficile à établir. Si on prend juste les chiffres des communes étiquetées politiquement : la droite remporte la 1ère place (1245 communes), suivie de la gauche (811) et du centre (589). L’extrême droite progresse, lentement (61 communes) mais moins que les listes citoyennes (159). Les femmes maires sont toujours très minoritaires et les classes populaires sous-représentées. Mais une fois qu’on a dit ça, on retient quoi ? On tente la synthèse dans ce dernier épisode de Radar et avec les équipes de Mediacités.
Le constat le plus flagrant de ces élections, c’est la fracture radicale entre les votes nationaux et locaux. Pendant ces Municipales, ce sont les socialistes et les républicains qui ont raflé la mise. Souvent bien loin en tête devant les macronistes ou l’extrême droite qui dominaient aux dernières présidentielles. On l’a par exemple vu à Lille où le maire sortant socialiste Arnaud Deslandes a gagné avec une longueur d’avance face à la candidate LFI, Lahouaria Addouche. Les Lillois-es ont choisi la continuité plutôt que la rupture.
A Lille, la prime au sortant a joué nous dit Eden Sakhi Momen de Mediacités Lille. Les Lillois ont reconduit, comme depuis 70 ans, un maire PS. Le thème de la rupture porté par les Verts et les insoumis n’a pas imprimé assez pour renverser l’équilibre en place. Le travail de terrain mené par La France insoumise et la mise en avant des enjeux des quartiers populaires leur ont tout de même permis de créer la surprise au premier tour. Les socialistes ont dû négocier une alliance avec les écologistes, et faire quelques concessions.
Ce qu’on constate à Lille, c’est une vraie fracture entre les quartiers nord plus aisés, qui ont davantage participé et plébiscité Arnaud Deslandes, et les quartiers sud plus populaires, où l’abstention est très élevée et où Lahouaria Addouche est arrivée en tête. Face à la percée insoumise, une partie de l’électorat de la droite et du centre a choisi de voter PS au second tour. Les représentants Renaissance Violette Spillebout et RN Matthieu Valet, dont les partis sont omniprésents au niveau national n’ont établi qu’un très faible score, juste assez pour leur permettre d’avoir deux sièges au conseil municipal.
Dissociation politique du local au national
Ce qui explique la persistance PS ou LR aux Municipales c’est leur ancrage historique et leur connaissance des territoires. Comme un effet d’habitude, qu’on appelle aussi prime au sortant. prévaut sur la tendance globale à la baisse de leurs partis. Tout l’inverse de ce qui se passe aux présidentielles depuis 2017.Une dissociation qui en dit long sur la manière dont les Français-es voient la politique. Si on regarde ce sondage annuel, les critères de vote des citoyen-nes sont très hiérarchisés : ils privilégient beaucoup plus les enjeux locaux ou les personnalités politiques que l’étiquette des listes. Le cas typique à Nantes avec un duel gauche-droite historiquement plus traditionnel.
Exemple parfait, le duel Foulques Chombart de Lauwe-Rolland, deux figures politiques des camps traditionnels (LR/PS) autour desquelles ont gravité les débats, même si LFI a su tirer son épingle du jeu. Thibault Dumas, rédacteur en chef de Mediacités Nantes rappelle cependant que le candidat de droite a surfé sur l’acharnement médiatique des dernières années à l’encontre de Johanna Rolland, la maire sortante, malgré tout réélue le 22 mars. Particulièrement sur les enjeux de sécurité locale.
Chaînes d’infos, jeux politiques et ingérence
Le national a donc quand même eu un impact sur ces élections. Même si le local interpelle majoritairement les votants, dès que vous posez une question plus généraliste, boum : 33% des interrogés veulent voir le RN gagner. Et, conséquence du matraquage médiatique des derniers mois, La France insoumise est rejetée par une grosse majorité. Un effet délétère des chaînes d’info en continu et de l’appareil national des partis politiques particulièrement visible dans le revirement d’entre-deux tours toulousain.
Jean-Luc Moudenc, le maire sortant, ne pouvait rêver meilleur adversaire que l’insoumis François Piquemal. Vainqueur surprise du duel LFI-PS au premier tour, Piquemal fait moins que le cumul des deux listes malgré la fusion d’entre-deux tours. En tête au premier tour, le maire de droite devance son adversaire de 13 000 voix.
Un écart qui s’explique, selon Gael Cérez, rédacteur en chef de Mediacités Toulouse, par la diabolisation de la gauche radicale, qualifiée d’extrême gauche malgré un programme quasi mitterrandien. Et accusée d’antisémitisme du fait de la confusion entre critique d’Israël et antisémitisme et des dérapages de Jean-Luc Mélenchon. Le refus de reconnaître ces errements, ou a minima les blessures causées chez les concernés, a fini de jeter l’opprobre sur LFI.
Et puis, la ligne fauriste du PS, qui a refusé les alliances pour les accepter dans l’entre-deux tours, a paru incompréhensible pour une partie de l’électorat socialiste toulousain. Toulouse n’est pas Nantes, ici certains socialistes, comme Carole Delga, présidente de la région Occitanie, préfèrent laisser la ville à la droite pour endiguer la gauche radicale. Jean-Luc Moudenc a aussi capté les 10 000 voix de l’extrême droite qu’il n’avait pas siphonné au premier tour grâce à ses propositions RN-compatible. Ajouter à cela la surmobilisation de son électorat face au “péril rouge” et vous obtenez une élection nette.
Le local finit par l’emporter
Un « effet LFI » aux origines politico-médiatiques multiples qui a joué à Toulouse. La ville rose illustre parfaitement cette tension entre le local et les campagnes politico-médiatiques nationales. La future « cohabitation » lyonnaise est aussi un bel exemple de dissociation, Nicolas ?
Tout à fait, à Lyon, le scénario a déjoué tous les pronostics. Pendant des mois, les sondeurs et les observateurs donnaient Jean-Michel Aulas grand gagnant. C’est finalement le maire écologiste sortant Grégory Doucet qui a été réélu à l’hôtel de ville.
Mais l’ancien patron de l’Olympique lyonnais, candidat de la droite et des macronistes, n’a pas tout perdu, puisqu’il est devenu premier vice-président de la Métropole de Lyon. C’est une particularité ici : les électrices et électeurs votent pour choisir leur maire, mais ils votent aussi pour choisir leur président de Métropole. Là, c’est la droite qui l’a emporté, avec la LR Véronique Sarselli.
Elle a notamment pu compter sur l’ancrage de nombreux maires de droite de la périphérie lyonnaise pour l’emporter face à la gauche et surfer sur un sentiment de grogne – de la part d’automobilistes notamment – qui n’ont pas bénéficié des politiques écologistes du précédent mandat comme les Lyonnais ou Villeurbannais qui vivent en cœur d’agglomération.
Résultat, une situation de cohabitation – ville de Lyon à gauche, Métropole à droite – complètement inédite. Elle va obliger les élus locaux à réinventer leurs façons de gouverner et de coopérer pour faire aboutir leurs projets pour le territoire.
C’était le dernier épisode de notre série Radar dédié aux élections Municipales et à la compréhension de la politique locale. Que pourront faire vos maires dans les mois à venir ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes maires ? Quelle place pour les thématiques qui vous concernent dans les programmes ?
Nos précédents épisodes répondront à plusieurs de vos questions !
D’autres enjeux d’échelle ressortiront dans les mois à venir : la faculté des équipes à dépasser les clivages partisans, le renouvellement des sénateurs par ces élus locaux, etc… Quoi qu’il en soit, les équipes installées dans vos mairies sont maintenant là pour 6 ans. Voire 7 ans, vu l’embouteillage électoral de 2032.
Et le seul constat qu’on peut vraiment faire c’est que ce qui vous préoccupe le plus, c’est ce qui se passe près de chez vous. Vos logements, vos rues, vos parcs, vos écoles. Rappel important de l’essence même de la politique : gérer les villes et villages, les enjeux collectifs du quotidien.
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Elliot Clarke // Scripts locaux : Nicolas Barriquand, Gael Cérez, Thiabult Dumas et Eden Sakhi Momen
Une série en partenariat avec Mediacités, soutenue par le Fonds pour une presse libre

