Parler, c’est lutter – 26/04/2026
Des mots d’amour aux maux du pouvoir, l’évolution du langage reflète celle de notre société, de nos débats et de nos identités. Langues locales, argots, détournements… Chaque usage de la langue raconte une histoire, dessine des positionnements politiques et peut aussi bien devenir instrument de lutte que de domination.

C’est quoi un « gâté » ? Ce mot venant de l’occitan signifie « câlin ». Mais dans le parler du rappeur SCH, l’expression « mon/ma gâté·e » désigne un être cher, qu’on aime particulièrement. Répété à foison par l’artiste marseillais, le terme rayonne désormais aux quatre coins de la France. C’est justement parce qu’il a pris une dimension« nationale » qu’il a fait partie des 150 mots à entrer dans l’édition 2026 du Petit Robert, analysait le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus au micro de France Info en mai 2025. « Il faut qu’un mot soit diffusé un peu au-delà de son point d’origine, sinon il reste très local », expliquait-il.
Le langage crée une sorte d’unité nationale. En France, l’apprentissage de la langue française à l’école assure une compréhension mutuelle, favorise les échanges et participe à la construction d’une culture commune entre les individus. Elle peut également être vecteur d’intégration et de lien social fort. À l’inverse, dans les pays colonisés, la langue du colon (français, anglais, espagnol) a longtemps remplacé, et remplace encore parfois, celle des populations locales. L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est la parfaite illustration de cette ambivalence. Instrument du soft power français, l’institution a pour mission de faire rayonner la langue autant que les valeurs de la France à travers le monde… Y compris dans des pays engagés dans des processus de décolonisation et de réappropriation linguistique, où le français est considéré comme une langue élitiste et paternaliste, héritée du colonialisme. Si la langue peut unifier, elle peut aussi bien devenir un outil de domination.
Des politiques linguicides ?
Elle est aussi un facteur de différenciation. En France, on recense à peu près 80 langues : des régionales – comme le basque, le breton, l’alsacien ou les créoles ; des « non-territoriales », sans statut propre – comme l’arabe dialectal, le romani ou le yiddish ; et la langue des signes française (LSF). D’après une enquête menée par Sociovision en 2021, les Hauts-de-France seraient la région où les habitants parlent le plus leur langue « locale », avec 38% de locuteurs·rices.
Mais entre l’Etat et ses langues régionales, c’est un peu « je t’aime, moi non plus ». Ces langues minoritaires ont longtemps été ostracisées avant d’être reconnues officiellement une par une. Et la révision constitutionnelle de 2008 a permis de reconnaître que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Aujourd’hui, si la France met en place des programmes de soutien et de promotion des langues et cultures régionales, elle n’a pour autant jamais ratifié la Charte européenne des langues régionales entrée en vigueur en 1998. Elle a aussi jugé inconstitutionnelle une partie de la loi Molac de 2021, qui devait notamment favoriser un enseignement bilingue immersif en langue régionale. En 2024 et 2025 : la justice a décidé d’interdire à l’Assemblée délibérante corse de débattre… En Corse. Celle-ci a choisi de contester cette décision auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Ces exemples seraient la démonstration de politiques « linguicides », selon la Fédération des régions et peuples solidaires.
Les accents prennent eux aussi des coups : c’est ce qu’on appelle la glottophobie, un néologisme développé en 1998 par le sociolinguiste Philippe Blanchet. Ce concept repose sur une idéologie du langage qui n’accepterait qu’une forme correcte : les autres façons de parler sont alors jugées inférieures et peuvent être source de honte pour les concerné·es. Historiquement, c’est souvent une hiérarchie entre Paris et le reste de la France. Beaucoup en viennent même à gommer leurs accents quand ils « montent » sur la capitale.
De l’argot au dico
L’argot issu des quartiers populaires n’est pas mieux loti, et est parfois déploré par les institutions, comme l’Académie française, ou les réactionnaires. Le mot « argot » regroupe en réalité plusieurs langues, issues de cultures différentes, et divers procédés linguistiques – à l’instar de dérivations de mots ou de sens, du verlan ou même du veul (double-verlan). C’est là que ces identités locales, souvent jugées comme communautaires, s’opposent à l’identité nationale française. C’est aussi pour cette raison que des termes comme « gâté », « wesh » ou « go » (petite amie), ou des expressions comme « c’est carré » (c’est clair) ou « c’est une dinguerie », quand ils font leur entrée dans les dictionnaires, font la une des journaux : cela surprend, en bien ou mal, alors qu’ils sont déjà bien ancrés dans les usages linguistiques de tous les jours.
Dans son tract « Le français va très bien, merci », le collectif Les Linguistes atteréEs déplore cette idée reçue selon laquelle le français serait « massacré par les jeunes, les provinciaux, les pauvres ou les Belges » et invite à changer de perspective : « Et si on valorisait la créativité langagière qu’elle soit littéraire ou non littéraire ? […] Si on évitait de parler de langue des jeunes », de « langue des banlieues », comme si c’était une autre langue ? »
En fait, il n’y a pas juste un mépris de classe mais aussi un mépris géographique. Pour les personnes qui habitent en dehors de Paris, « là où on parle le vrai français », c’est une condamnation à être assigné au camp de celles et ceux qui parlent mal.
Des mots et des luttes
Face à ces stigmatisations, la langue doit aussi servir à éduquer, à développer l’esprit critique voire à nommer des réalités. Cette transformation se traduit par l’apparition de nouveaux mots comme « Macronie », ou « féminicide ». Après la pandémie du COVID, le vocabulaire médical a lui aussi totalement évolué. Avant, personne n’avait entendu parler de « confinement ».
Enfin, le langage sert parfois à lutter, comme la féminisation des mots (autrice, professeuse…), la réappropriation de termes dénigrants (queer, pédé, bad bitch…), ou l’écriture inclusive, qui prône la double flexion, l’utilisation de mots épicènes ou du point médian.
Plus un pays est autoritaire, plus il va essayer de contrôler la langue de ses citoyens, et plus violemment. C’est un élément du scénario de 1984 de George Orwell, qui y développe le concept de « novlangue », soit la volonté de réduire le vocabulaire pour limiter la pensée critique.
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Dans le champ des luttes, les débats autour du mot « woke » sont significatifs. Au départ, il est utilisé par les Afro-américains pour dire « être éveillé.e », à savoir être conscient.e des injustices sociales et des discriminations raciales. Mais depuis quelques années, son usage a complètement changé et le terme est devenu péjoratif dans la bouche de celles et ceux qui s’opposent aux élans de justice sociale – notamment dans le débat public. Ce sera du « wokisme » voire de « l’islamo-gauchisme ». Un langage est détourné : dès lors, il devient une marque de diabolisation et d’exclusion, amalgamant des réalités diverses et variées.
1984, 2025, même combat ?
C’est le cas typique pour montrer que la langue peut servir à limiter la pensée. Des usages qui vont de la propagande idéologique jusqu’à la censure. Plus un pays est autoritaire, plus il va essayer de contrôler la langue de ses citoyens, et plus violemment. C’est un élément du scénario de 1984 de George Orwell, qui y développe le concept de « novlangue », soit la volonté de réduire le vocabulaire pour limiter la pensée critique. Dans ce régime totalitaire, les mots associés à la liberté et à la démocratie sont bannis.
Et de la fiction à la réalité, il n’y a qu’un pas. La preuve avec Donald Trump aux États-Unis, qui coupe les financements aux universités à Harvard ou bannit les mots « femmes » et « climat » des rapports scientifiques. Poutine, lui, « remplace le mot « guerre » par opération militaire spéciale », détaillait la philosophe Barbara Cassin auprès de France Culture en octobre 2025.
Le langage est donc une arme à double-tranchant. S’il peut être utilisé pour faire communauté et s’éduquer, il sert aussi parfois de couteau affûté aux ennemis de la liberté d’expression – qui aiment à le manipuler ou à le vider de sa substance. Pour Barbara Cassin, « il ne faut pas se laisser prendre au piège des mots [ni se laisser] endormir par ce que l’on nous raconte ». Mais le langage n’est pas un monument figé : il reflète nos identités variées, change et évolue à travers les luttes et les générations. Ne sous-estimons pas le poids des mots.
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Judith Faye (vidéo), Clément Aulnette
Cet article a été actualisé avec la version magazine tirée de notre hors série paru en février 2026.


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