Révoltes #2 : la lutte climatique, c’est (aussi) dans la tête

Dans le premier épisode de Révoltes, on a abordé l’histoire de la Révolution française et les sentiments révolutionnaires qui l’ont accompagné. Des émotions qui nous manqueraient à nous, à notre époque. Les leviers individuels sont pourtant obligatoires à toute mobilisation. Que se passe-t-il dans nos têtes justement, quand on parle de révolte ? Aurore Grandin est docteure en sciences cognitives. Elle a justement dédié sa thèse aux barrières psychologiques à dépasser pour prendre part à la lutte contre le changement climatique.

Pour la chercheuse en sciences cognitives, les obstacles individuels sont, pour beaucoup, des biais cognitifs. Ces mécanismes, des réflexes psychologiques, souvent définis comme des “déviations systématiques à la logique”. Une manière de toujours aller à contre-courant de la réponse rationnelle. Et des réflexes de ce type, nous en avons beaucoup. Ils influent d’ailleurs sur tout un tas d’aspects de nos vies et de nos manières d’agir. Pour Aurore Grandin, c’est avant tout une manière de nous protéger de ce qui pourrait nous impacter, de ce qui nous fait peur. Typiquement, au regard de la crise climatique.

« Le changement climatique va être perçu comme lointain dans le temps, dans l’espace, quelque chose qui est abstrait, qui arrive à d’autres personnes et pas à nous. Mais c’est un peu controversé car, quand on demande aux gens sur toute la planète, “Est-ce que vous pensez que le changement climatique c’est maintenant ?”, les gens répondent de manière assez massive que oui« . Une contradiction qu’on retrouve dans les sondages d’opinion où le Climat arrive bien en-dessous de certaines considérations du quotidien : le pouvoir d’achat ou le chômage par exemple.

L’écologie ? On verra plus tard

Un des biais cognitifs pour expliquer cette mise à distance, c’est le biais d’immédiateté : « Les gens, de manière générale, ont plus tendance à préférer être focalisés sur le présent, donc préférer une récompense présente plutôt qu’une récompense plus élevée, mais qui a lieu plus tard, dans le futur. A l’inverse, ils vont prêter plus attention à une menace immédiate plutôt que quelque chose qui est perçu comme arrivant dans le futur. » détaille Aurore Grandin.

Ce que nous dit la chercheuse, c’est qu’on règle d’abord le concret, puis on verra ensuite pour « le reste ». Pourquoi s’engager pour quelque chose qui nous dépasse, alors que l’on est confronté à des problématiques concrètes, là, tout de suite ? Peut-être même que, « le reste » n’arrivera pas vraiment, pas à nous en tout cas… on appelle ça le biais d’optimisme. « C’est une tendance à sous-estimer la probabilité que quelque chose de négatif nous arrive et de surestimer que quelque chose de positif nous arrive. Donc on va avoir tendance à croire qu’on a plus de chances de gagner à la loterie qu’en réalité on en a. Ou qu’on a moins de chances de contracter un cancer, d’avoir un accident de la route, qu’en réalité. » Autrement dit, un biais comparatif selon Aurore Grandin. On imagine plus les malheurs arriver aux autres qu’à nous-mêmes, et ça vaut aussi pour les risques environnementaux.

Elle prend l’exemple des USA où, dans des études d’opinion, 70% des étasuniens croient au changement climatique, 60% pensent que ça va toucher la population américaine et seulement 45% que ça leur arrivera à eux. « Ils ont l’impression que c’est quelque chose qui a lieu dans d’autres pays. Et certes, les pays du Sud sont un peu plus exposés, mais c’est une réalité aussi chez nous. » rappelle-t-elle. Un biais complété par un biais de « supériorité à la moyenne ». Vous vous sentez généreux ? Probablement plus qu’à la moyenne non ? Plus intelligent ? Belle ? Sportive ? Probablement pas (désolé) et ça impacte aussi les luttes environnementales dit Aurore Grandin : « On demande aux gens : “Est-ce que vous êtes plus ou moins écoresponsables que la moyenne des Français ?” On a massivement des réponses où les gens disent qu’ils sont plus écoresponsables que la moyenne.« 

Le Climat ? Commence-toi !

Et du coup, on pense faire les efforts nécessaires pour ralentir la crise climatique. Mais certains s’engagent pourtant. Ces biais cognitifs sont-ils donc les mêmes pour tout le monde ? « Notre cerveau est présent dans un monde social. Il s’incarne dans une personne, dans des groupes et donc il y a tous ces aspects là, aussi, qui interviennent et qui vont moduler l’expression d’un biais cognitif. » Notre culture, notre genre, notre âge ou notre classe sociale vont aussi influer sur ces biais individuels. Autrement dit, d’autres éléments de psychologie sociale jouent dans les questions de révolte, d’activisme et de mobilisations, pas seulement environnementales.

Ces biais cognitifs sont présents dans tous les pans de notre vie : la scolarité, le travail, les relations interpersonnelles, la prise de décision, etc. Si on prend par exemple le biais de confirmation, qui consiste à privilégier les informations qui viennent confirmer nos idées préconçues ou nos hypothèses. Aurore Grandin explique qu’il peut jouer dans les adhésions politiques, mais aussi dans la croyance en la science ou au contraire, aux fakes news

Et donc de la même manière, chacun des biais peut avoir un effet dans différents types de révoltes, qu’elles soient syndicales, politiques ou encore sociales. Aurore Grandin nous explique aussi qu’une fois identifiés, on peut jouer sur ces biais pour influencer les gens et les pousser à agir, y compris en faveur du Climat. Par exemple, le biais de statut quo : « C’est peut-être un mot un peu compliqué pour juste parler de la force des habitudes. Ca veut dire que si on est installés dans une habitude polluante, ça va être difficile d’en changer. Mais ça veut aussi dire que si on met en place des habitudes écoresponsables, c’est quelque chose qui peut devenir assez stable.« 

Communiquer pour collaborer

Reste que, la plupart du temps, la comparaison aux autres mais surtout l’envie de ne pas être la seule ou le premier à agir freine l’engagement, surtout sur des sujets clivants comme l’écologie. On aura tendance à agir si on sait qu’on fera partie d’une action collective, locale, nationale voire planétaire souligne Aurore Grandin. « Je me mets à agir pour le changement climatique seulement si je sais que le reste de la planète s’y met, que le reste des Français s’y met. » Elle mentionne le dilemme du prisonnier pour comprendre pourquoi beaucoup de situations rationnelles de collaboration sont pourtant vouées à l’échec : en l’absence de communication sur nos intentions respectives, nous penserons à nous avant la collectivité.

Et alors, même quand la machine est lancée, certains préfèrent encore s’abstenir d’agir et se positionnent en passagers clandestins : « Si des milliards de personnes sur la planète font des efforts énormes pour baisser leur empreinte carbone jusqu’à deux tonnes et que moi je reste à dix ou vingt tonnes, c’est rien. A l’échelle mondiale, ça fait aucune différence. » Une tentation assez forte, et individualiste, à vouloir se préserver quand on pense que la majorité fait déjà le sale boulot. Et une raison pour les autres de se méfier et donc de ne pas agir non plus.

Jouer collectif bien sûr !

S’il y a autant de freins cognitifs à la révolte, comment ça se fait que Camille Etienne et 5 autres activistes se soient rendues au Brésil en voilier pour militer à la COP30 ? Que 50 000 autochtones et activistes manifestent à la COP30 ? Ou encore que les riverains de l’A69 ne cessent de se mobiliser contre  la construction de l’autoroute ? C’est quoi le déclic cognitif à la révolte ?

Les normes sociales viennent lisser ou au contraire accentuer ces biais individuels.  » Si on est dans un groupe pour qui c’est normal de ne pas manger beaucoup de viande, d’aller en manifestation, de faire les marches pour le climat, etc. C’est quelque chose qui va forcément être beaucoup plus simple. […] Je dirais que ce collectif va forcément nous entraîner plus facilement vers d’autres actions. » conclut Aurore Grandin.

L’une des réponses serait donc de chercher à faire collectif. Que ce soit à travers des groupes militants, nos proches ou des groupes sociaux qui nous ressemblent, cela dépend sûrement de la lutte en question. Dans le prochain épisode, on s’intéressera au cas des Gilets jaunes. Pourquoi cette lutte a pris et a perduré dans le temps ? Qu’est-ce qui fait qu’ils aient pu réinventer les modes de révolte et motiver des personnes souvent loin des milieux militants à s’engager ? Réponse dans l’épisode #3 de Révoltes !

Article, réalisation et montage : Perrine Bontemps // Une série co-écrite avec Elliot Clarke