Manifester : quand la peur fait barrage – 04/09/26
A69, « permis de tuer », gestion de l’eau, de nombreuses manifestations devraient ponctuer les mois à venir. Mais, les sympathisant-es à ces causes oseront-ils participer ? Et surtout quel sort leur sera réservé ? Usage excessif de la force, instrumentalisation des lois ou déformation médiatique… Tous les moyens sont bons pour saper ce mode de revendication. Le droit de manifester semble, aujourd’hui plus que jamais, menacé.

Le 25 mars 2023, plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestent contre la construction d’une méga-bassine à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres (79). Suite à de violents affrontements avec les gendarmes, 200 manifestant·es sont blessé·es, et plusieurs sont arrêté·es. Une mobilisation réprimée par la police et qui avait fait réagir à l’époque, notamment la Ligue des droits de l’Homme (LDH). Un événement symptomatique des atteintes croissantes au droit de manifestation.
Ces cinq dernières années, plusieurs millions de Français·es ont pris la rue : gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, ou encore révoltes du monde agricole… Dans son rapport de 2022, Amnesty International France (AIF) s’inquiétait déjà de ce qui s’y passe. « C’est un moyen d’expression qui nous permet de défendre nos droits, et il n’a jamais été autant menacé », rappelle Quitterie Berchon, chargée de campagne à AIF.
Premier problème, ces mobilisations sont marquées par un recours répété de l’État à des dispositifs policiers lourds, dit-elle, et à des armes dites à “létalité réduite”. Les grenades lacrymogènes, matraques ou lanceurs de balles de défense (LBD), sont présentés comme des alternatives non létales. Pourtant, leurs conséquences sont souvent graves : éborgnements, blessures irréversibles, entraînant parfois la mort. Et ce, pas uniquement en manifestation : Les violences policières, Nahel Merzouk, Adama Traoré ou encore Lamine Dieng en ont payé le prix, loin des cortèges manifestants. Le média Basta! recense les morts suite à des violences policières. 66 en 2024, et 49 en 2025. Sainte-Soline reste une mobilisation particulièrement violentée avec une quarantaine de manifestant·es grièvement blessé·es.
Et quand elle n’est pas physique, la violence d’État se loge dans l’interprétation, parfois très libre, du Droit.
Des lois contre les citoyens
La criminalisation des manifestant·es passe aussi par l’instrumentalisation des lois, qui sont « soit trop vagues, soit contraires au droit international », explique Quitterie Berchon. Cette restriction de droits est parfois peu visible, quand elle a lieu derrière les portes closes des commissariats. Souvent, elle prend la forme d’arrestations arbitraires, de poursuites, de gardes à vue ou encore de harcèlement judiciaire (multiplication d’actions en justice infondées).
Trois délits sont régulièrement invoqués et dénoncés par AIF. « L’interdiction de dissimuler son visage » : introduite par la loi « anti-casseurs » de 2019, elle permet d’arrêter quiconque porte des équipements de protection, même rudimentaires – comme des lunettes ou un masque. « Le délit de groupement en vue de commettre des violences », une disposition vague qui permet l’interpellation préventive de groupes d’individus, souvent basée sur des présomptions floues. « L’outrage à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique » : une notion assez imprécise pour interpréter n’importe quelle parole des manifestant·es, y compris des slogans pacifistes. La porte-parole d’AIF prend l’exemple d’une militante arrêtée pour une pancarte, en 2020, sur laquelle était écrit « Oui au muguet, non au LBD ».
Côté contrôle des forces de l’ordre, de nouvelles lois protègent les agents de potentielles poursuites. Le « permis de tuer », la loi sur la « présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre » votée en juillet 2026, rendrait tout type de tir de police légal « à priori ». Une loi à l’origine d’une pétition massivement signée (732 000) et de la mobilisation à venir les 19 et 20 septembre. Une impunité inquiétante, même si déjà bien réelle dans les faits depuis 2017 précise Amnesty.

« Quand, en descendant dans la rue, on risque de passer 48 heures en garde à vue ou d’être éborgné, on y repense à deux fois » Quitterie Berchon, Amnesty International France
Cet article fait partie de la rubrique « Contre-pouvoirs » de notre magazine papier (hors série) sorti en février et toujours disponible en contrepartie sur HelloAsso ! Un soutien essentiel à notre média indépendant.
La loi Cazeneuve de 2017 accorde aux policier·es le droit d’utiliser leurs armes « en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée, notamment dans le cas d’un refus d’obtempérer, si le conducteur est susceptible de porter atteinte à la vie ou à l’intégrité physique du policier ou d’autrui. » À chaque fois, des conditions nébuleuses, dont l’appréciation est laissée à la libre interprétation de celui qui l’applique.
Ces exemples banalisent voire systématisent l’utilisation de la violence chez les forces de l’ordre et instaurent un climat de peur. Les stratégies policières, comme les encerclements massifs ou l’emploi précoce de leurs armes, dissuadent de nombreuses personnes de participer aux manifestations. « Quand, en descendant dans la rue, on risque de passer 48 heures en garde à vue ou d’être éborgné, on y repense à deux fois », précise Quitterie Berchon. Un « effet dissuasif » par ailleurs renforcé par le traitement médiatique des protestations, notamment à la télé.
Les médias font caisse de résonnance
Dans les JT des chaînes d’information en continu, les images de violences et de dégradations en manif sont souvent mises en avant parce qu’elles font sensation. Au détriment de la raison même des grèves et de l’ambiance majoritairement pacifique de la plupart d’entre elles. C’est exactement ce qu’il s’est passé à Sainte-Soline. Les manifestant·es, tous·tes mis·es dans le même paquet, ont été présenté·es comme des individus dangereux, casseurs ou même fichés S par certains médias. CNews a, par exemple, choisi de mettre l’accent sur le point de vue des gendarmes, dont 47 ont été blessé·es. Fort heureusement, la presse indépendante a, quant à elle, souligné la violente répression par les forces de l’ordre – des centaines de blessées, dont 36 hospitalisées.
En novembre 2025, Libération et Mediapart enfoncent le clou en publiant les enregistrements par les caméras-piétons des gendarmes mobilisé·es, dans lesquels ils font preuve d’une violence excessive. Certain·es sont même encouragé·es par leurs supérieurs à faire des « tirs tendus » de grenades, une pratique interdite car très dangereuse. Mais c’est surtout le langage brutal des gendarmes qui émeut : pour les médias enquêteurs, les nombreuses insultes lancées aux manifestants et leurs échanges seraient la preuve d’une « satisfaction » manifeste, voire d’une « jubilation » quant à l’utilisation abusive de la force.
Manifester ne devrait pas être un privilège
Les débordements policiers et les actes violents alimentent la peur de prendre la rue. Le cadrage législatif facilite les arrestations d’activistes. Une criminalisation des mobilisations sociales, partout dans le monde, que nous détaillions, avec Prison Insider, il y a quelques mois. Enfin, la médiatisation mainstream renforce l’acceptation des violences policières. D’autant que les journalistes qui veulent suivre « correctement » les manifestations sont de plus en plus entravés. Reporters sans frontières (RSF) a alerté sur sept cas lors du mouvement « Bloquons tout » en septembre dernier, allant de l’intimidation au coup de matraque.
Bref, il devient difficile de suivre ou participer aux manifestations en toute sérénité. Face à cette situation alarmante, Amnesty International suggère plusieurs pistes d’amélioration : désescalade des tensions qui vise à encourager des stratégies de dialogue entre forces de l’ordre et manifestants ; création d’un organisme indépendant pour enquêter sur les violences policières ; ou encore modification voire abrogation des lois liberticides.
C’est pas drone du tout
AIF plaide également pour l’usage limité de technologies intrusives, comme l’intelligence artificielle et la surveillance massive. Une requête qui va à rebours de la tendance politique actuelle. Une enquête de Disclose de janvier 2025 révèle que la France a activement milité en faveur d’un système de surveillance de masse, durant les négociations autour du Règlement européen sur l’intelligence artificielle.
Si toutes les mesures mises en avant par la France n’ont pas été retenues, celle-ci a néanmoins réussi à « ouvrir une brèche pour autoriser la surveillance de masse dans l’espace public ». En utilisant le prétexte de « sécurité nationale », rapporte Disclose. Une brèche amorcée en 2024 lors des Jeux Olympiques de Paris. Puis banalisée, en septembre 2025, lorsque le mouvement Bloquons tout est pisté par une horde de drones.
Face à ces nombreuses atteintes au droit de manifester, il est essentiel de rappeler que celui-ci n’est pas un privilège, mais un droit fondamental que chaque citoyen·ne doit pouvoir exercer sans crainte. Les organisations de défense des droits humains, à l’instar d’Amnesty, appellent les autorités françaises à le garantir dans un cadre sécurisé et respectueux des libertés publiques. Et pour que la démocratie puisse s’épanouir, aussi bien un bulletin de vote à la main qu’un gilet jaune sur les épaules.
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Justine Kouassi, Elliot Clarke

