Nassira El Moaddem et Jose Rexach : journalistes, on est violentés parce qu’on fait notre métier

Un lanceur de LBD a été pointé sur le torse d’un journaliste, carte de presse en main, lors de la mobilisation du samedi 17 octobre à Lyon. La photo est choquante et le phénomène n’est pas isolé. Reporter Sans Frontière recense une quinzaine de journalistes « victimes de violences ou d’entraves à l’exercice de leur mission » rien que pour cette journée du 17 octobre. En manifestation comme au quotidien, les attaques envers les journalistes sont croissantes ces dernières années. Pour comprendre ce que racontent ces attaques et sensibiliser sur l’état de la liberté de la presse, nous avons échangé avec deux journalistes concerné-es mais pas abattu-es.

Jose Rexach (crédit photo © @waks_970) et Nassira El Moaddem (crédit photo © Astrid Di Crollalanza)

Jose Rexach : “En 2023, alors que je couvrais la manifestation contre les méga-bassines à Sainte-Soline, j’ai été visé par trois tirs tendus de fusées lacrymogènes, ce qui est totalement interdit. Là ou je me trouvais, j’étais seul, il n’y avait aucun manifestant. J’ai vraiment été visé en tant que journaliste : un tir dans le dos, un sur la fesse, un sur le mollet. […] Souvent, je suis insulté, menacé. On met aussi des lumières devant les caméras pour saturer nos images. Avec les nouveaux boucliers lumineux maintenant ça va être pire… Je ne sais pas combien de fois j’ai été blessé, ou poussé, même un petit coup sur mon téléphone, sur mon matériel, ou ma main qui filme. J’ai l’impression que toutes les parties de mon corps ont été impactées. […] L’année dernière, j’ai même reçu un coup de poing dans le visage. Le policier reculait lors d’une charge […] il me dit “dégage, casse-toi !” et en un millième de seconde le policier me donne ce coup. Les violences de la part de manifestants, je peux les compter sur les doigts d’une main. Par contre, la violence de la part des forces de l’ordre, je ne peux pas compter.

Nassira El Moaddem : “Après six années d’enquête, mon livre sort un mois avant le scrutin des élections municipales. Un livre sur Thierry Meignen (LR) qui est sénateur, ancien maire de Blanc-Mesnil. Le lundi 23 mars, paraît un entretien de Thierry Meignen écrit dans les colonnes du Monde, et où il va tenir des menaces de mort à mon encontre, où il va dire : “Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue.” Il m’insulte également de “salope”. Je suis choquée, parce que l’on ne s’attend pas à avoir des menaces de mort en toute impunité, publiées dans un grand journal. Mais je ne suis pas surprise. Pendant les années d’enquête, j’ai été suivie sur le terrain, on m’a envoyé des gens pour m’intimider. Au point d’ailleurs où j’ai été suivie jusqu’à chez moi. Mon matériel professionnel a même été volé en plein conseil municipal organisé dans un gymnase. […] Jusqu’au point où mon téléphone a été volé devant l’école de mes enfants, au lendemain de l’appel d’une source très inquiète.”

Jose Rexach : “Le journalisme est visé. Mais personne ne m’empêchera de faire mon travail. […] Alors je gueule parce que j’ai été confronté à ces violences et je ne veux plus d’injustices. Les policiers, je leur demande toujours leur RIO [numéro d’identification des forces de l’ordre]. Je leur dis : que vous me retiriez mon matériel ou non, j’irai sur le terrain.”

Nassira El Moaddem : “Je me suis toujours dit que si je commençais à m’autocensurer, à ne pas vouloir aborder les sujets par crainte de X conséquences, j’arrêterais le journalisme. Ce métier-là n’est concevable qu’avec une liberté totale, évidemment, dans le cadre de la loi. Alors, à partir du moment où je commence à renier moi-même cet espace de liberté, je dis quoi ? Et pourtant, on a basculé dans une forme de combat. J’adorerais avoir le luxe d’exercer ma profession, tranquillement, juste faire mon métier, sans m’inquiéter des risques. Mais malheureusement, ce n’est pas possible. Le harcèlement et le cyberharcèlement que je subis, ça raconte aussi un combat mené par des pouvoirs politiques qui veulent ma disparition de l’espace public. Ce sont des campagnes suprémacistes, qui passent aussi par les canaux de l’empire médiatique de Bolloré.”

Nassira El Moaddem : “Lorsque j’ai compris que je commençais à être suivie, que mon matériel avait été volé, j’ai dû mettre en place d’autres systèmes plus sécurisés pour protéger mes sources. C’est le moins qu’on puisse faire. On s’organise pour mettre à l’abri les enregistrements, les archives, les témoignages, on copie tout ça X fois un peu partout. On priorise toutes les messageries cryptées. C’était pas facile de convaincre des sources qui n’ont pas l’habitude. C’est des outils que j’utilisais déjà mais avec des sources très sensibles, des gens qui sont dans des ministères… Maintenant c’est même avec les gens lambda.”

Jose Rexach : “J’ai changé ma façon de travailler en manifestation, parce que ça laisse des traumatismes d’être confronté à ces violences. Je reste un peu plus à distance pour pouvoir m’adapter à la situation, je suis en alerte pour observer : “Les forces de l’ordre vont-elles charger ? Si une grenade est lancée, est-ce que je peux l’éviter ?” Je reste quand même sur le front mais au lieu de me placer à 30cm de l’action, je suis à un mètre, c’est toujours très proche.

Aussi, j’ai commencé à couvrir les mobilisations sans protections particulières. Aujourd’hui, j’ai un sac avec un casque de ski, mon brassard presse orange, des lunettes balistiques, un masque à gaz. J’ai une trousse de secours parce que j’ai souvent été blessé, ma carte de presse, un pantalon anti-flamme au cas où. J’ai une nouvelle paire de chaussures de sécurité parce que j’ai pris trop de grenades dans les pieds avec des chaussures de running… C’est déjà pas mal ! J’essaye d’avoir une tenue qui reste mobile mais un peu plus sécurisée. J’ai l’impression de devenir un peu militaire !”

Nassira El Moaddem : “J’ai déposé plainte au commissariat quand on m’a volé mon matériel. Pour les menaces de mort proférées par le sénateur LR Thierry Meignen, nous avons porté plainte aussi avec ma maison d’édition. Le parquet de Paris a ouvert une enquête, des auditions ont commencé à avoir lieu. Nous sommes dans l’attente. Mais à chaque fois que j’ai déposé plainte, je n’ai jamais eu de nouvelles. Même pour une menace de mort en 2019, le jour de la sortie de mon premier livre. Pas de nouvelles non plus pour la plainte pour le vol de mon téléphone, alors même que j’ai pris le temps d’expliquer à la police que j’étais journaliste et que j’enquêtais sur des affaires sensibles.”

Jose Rexach : “ L’année dernière, quand je me suis pris une grenade de désencerclement qui m’a blessé au mollet et au ventre, je n’ai pas fait la démarche de porter plainte. Ni pour le coup de poing au visage que j’ai reçu la même semaine. On m’a dit que je pouvais encore le faire mais je sais que peu de plaintes aboutissent.”

Jose Rexach : “En tant que journaliste je me pose la question de savoir si on est encore dans un Etat de droit […] Évidemment, quand le maintien de l’ordre devient ultra violent, nous, reporters, on est aussi victime de ça. Mais là où c’est le plus dangereux, c’est que beaucoup de fois, on est quand même visé parce qu’on est journaliste. […] On fait notre métier de journalistes, on se fait tabasser. […] Je pense qu’on à dépasser une ligne. Moi je parle plutôt d’Etat autoritaire…”

Nassira El Moaddem : “On n’attaque pas n’importe quel journaliste non plus. On s’attaque à nous pour ce que nous incarnons mais aussi pour ce que nous sommes. L’extrême droite a un agenda politique qui consiste à détricoter tout notre Etat de droit, tous nos contre-pouvoirs. Ces attaques racontent aussi nos faiblesses collectives, individuelles. Quand on a un ministre, Bruno Retailleau, qui nous explique que l’État de droit n’est pas sacré, que fait le président de la République ? Que font celles et ceux qui représentent nos institutions ? […] C’est un recul majeur de notre démocratie, encore plus chaque jour. Bien sûr, ça pourrait être pire, mais le pire est déjà arrivé quand on perquisitionne une journaliste, Ariane Lavrilleux pour son travail d’enquête. Le pire est déjà arrivé, quand on met une cible dans le dos d’un certain nombre de journalistes, de personnalités syndicales, de magistrats, juste parce qu’elles sont ce qu’elles sont.”

–

Interviews : Annouck Le Creurer