Bataille culturelle : le pouvoir de la fiction

La bataille culturelle qui oppose la droite et la gauche, ou encore les progressistes et les réactionnaires, se mène sur tous les fronts : le champ politique mais aussi la sphère culturelle, notamment dans les œuvres de fiction. Quel poids ont les œuvres culturelles dans le combat des idées, particulièrement contre l’extrême droite ? Comment deviennent-elles des outils politiques ? Et quels rôles et responsabilités ont les artistes progressistes dans ce combat ? On en a discuté avec Blanche Sabbah, autrice, en revenant sur son récent essai (La bataille culturelle) et à l’occasion de la sortie de sa nouvelle BD, La cité des dames.

À travers ses rachats d’entreprises de presse, d’édition, de communication ou encore de vente, Vincent Bolloré l’a bien compris : la bataille culturelle se jouera aussi côté fiction. Il s’est bâti un empire et occupe une place de choix sur les marchés médiatiques et culturels. Une stratégie efficace pour imposer sa vision politique et sociétale. Sous peine d’être éjecté du groupe, en témoigne le licenciement récent d’Olivier Nora de Grasset.

Face à lui, de nombreux auteurs, autrices et journalistes tentent de résister face à ce monopole grandissant. C’est le cas de Blanche Sabbah. En septembre dernier, elle a publié un essai sur ce sujet aux éditions Casterman : La bataille culturelle. Sur Instagram, elle est suivie par plus de 150 000 personnes sous le pseudo La Nuit Remue Paris. Autrice de bandes dessinées, mais aussi militante féministe et activiste pour le climat : pour elle, la bataille culturelle se joue dans toutes ses activités.

Si elle puise son inspiration dans la théorie politique, c’est aussi dans les œuvres culturelles qu’elle cherche des signes mais aussi des outils à utiliser dans la bataille des idées. « Le pouvoir de transformer les institutions va être grandement impacté par notre champ culturel. Et donc, en tant qu’artistes, on a une vraie responsabilité. » résume-t-elle en détaillant sa méthode. Dans La bataille culturelle, son essai sur le sujet, elle ouvre la réflexion avec une analogie entre notre situation politique et l’intrigue du Seigneur des anneaux. Elle intime les lecteur-ices à choisir des camps et donc des positionnement sociétaux. Plutôt hobbit ? Elfe ? Humain ? Et qu’est-ce que ça raconte de nous ? Plonger dans une saga au succès planétaire permet à tout un chacun de s’emparer de l’actualité, avec plus de simplicité et de pédagogie. « En fait, j’essaie de mettre des paillettes sur la vision qu’on peut avoir du militantisme, de l’activisme, de la lutte politique. »

Des oeuvres pour les gouverner tous

Malheureusement, elle n’est pas la seule à s’emparer de ces piliers de la pop culture pour faire irriguer ses idées. Le Seigneur des anneaux est encore un bon exemple de retournement possible des valeurs vu que les œuvres de Tolkien sont aussi utilisées par l’extrême droite. Alors même que Tolkien était antifasciste et a refusé de produire un certificat d’aryanité aux éditeurs nazis pour la traduction du Hobbit. Il faut donc être attentif, selon elle, au bord politique des artistes qui façonnent notre espace culturel.

Leur genre, leur histoire personnelle, leurs engagements sont autant de signes de leur position idéologique. Ça revient finalement à « ne pas séparer l’homme de l’artiste », une réflexion portée notamment par les mouvements féministes. Une phrase que l’on a beaucoup entendu ces dernières années, notamment concernant les réalisateurs accusés ou condamnés pour agressions sexuelles. L’idée qu’il y a une charge politique dans les œuvres, même quand elles ne sont pas explicitement militantes, est au cœur de la réflexion de l’autrice. « La série d’animation Samuel va à l’encontre de tout ce que promeut l’extrême droite parce que c’est politique d’avoir un garçon qui a un journal intime, parle de ses sentiments, ou porte des jupes ». La charge politique, symbolique de cette œuvre n’est pas forcément mise en avant, elle va quand même nous amener à réfléchir, une des forces culturelles des œuvres de fiction selon Blanche Sabbah.

Fiction progressiste vs. réalité dystopique

Nous amener à réfléchir à notre société, c’est le propre de certains genres littéraires, comme celui de la science-fiction. Dans son essai, elle cite l’analyse de Catherine Dufour, l’une des rares pionnières femmes de ce genre, qui parle justement d’une évolution de la science-fiction. Jusqu’à maintenant, les récits ont beaucoup alerté, mais aujourd’hui, alors que la réalité rattrape les pires dystopies, peut-être que leur rôle est alors de donner de l’espoir, de proposer des récits révolutionnaires et des clés pour lutter. C’est en tout cas la voie que Blanche Sabbah a décidé de suivre.

« Je sors une BD d’héroïque fantasy féministe, La cité des dames, l’histoire de six personnages très différents politiquement mais qui ont toustes à cœur de transformer la société très inégalitaire dans laquelle ils et elles vivent. » Un récit médiéval, une fiction progressiste que l’autrice s’amuse à ne pas trop nous spoiler à quelques jours de la sortie du premier tome, ce 24 avril. Un morceau de bataille culturelle à feuilleter dès aujourd’hui.

Article : Perrine Bontemps et Elliot Clarke // Réalisation et montage : Perrine Bontemps