Ofalp : la liberté de la presse attaquée

Procès, harcèlement en ligne, perquisitions, menaces : La liberté de la presse vacille et, avec elle, le droit d’être bien informé. La France est 25ème sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse 2026 de Reporters sans frontières (RSF). Sans être les pires, les atteintes à la liberté de la presse inquiètent. Pour compléter le travail de RSF et faire un focus détaillé sur la situation française, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) a été créé en 2023. Il réunit des journalistes professionnels, des organisations et des citoyens. Leur premier rapport a été publié en février 2026. Un état des lieux qui permet de préciser la situation française des atteintes en 2024. De l’entrave de terrain aux attaques en justice.

Ariane Lavrilleux placée en garde à vue, des journalistes harcelés pour avoir fait leur travail, le média d’investigation Splann ! empêché d’accéder à un événement organisé par le conseil départemental, des procédures judiciaires injustifiées… Les exemples récents sont nombreux.  Mais ça veut dire quoi exactement entraver les journalistes en France ? On les arrête ? On les agresse ? Comment et qui participe à ces atteintes à la liberté d’informer ?

Pour mieux comprendre l’Ofalp, on a échangé avec Cécile Dolman, journaliste réalisatrice indépendante et vice-présidente de l’observatoire. « La meilleure manière d’agir face à cette situation, c’était d’abord de faire notre travail de journaliste, de raconter la situation dans toute sa complexité. On a décidé de créer une base de données de toutes les atteintes à la liberté de la presse qu’on observait sur le territoire français » détaille-t-elle. « Et comment est-ce qu’on peut pour mieux les éclairer et donc, in fine, mieux les combattre. » La mission est noble, le travail titanesque, même si la plupart des atteintes avaient déjà été médiatisées en 2024, l’Ofalp s’est attaché à tout revérifier et à classer les affaires tout au long de 2025.

Classe politique cherche média muselé

D’un côté, ils ont recensé les processus évidents de « silenciation », parfois violents, des journalistes concernés. De l’autre, les affaires complexes, qui ne rentrent pas de suite dans leur grille d’analyse. « Toutes les poursuites contre les journalistes ne sont pas forcément une atteinte à la liberté de la presse. On a tout à fait le droit de poursuivre un journaliste et parfois c’est absolument légitime.« 

Ces fameux cas en zone grise, ils sont tranchés par le comité de validation de l’Ofalp. Conseil d’administration, citoyens et organisations de l’association se réunissent pour prendre une décision au consensus. Chaque décision affine alors leur grille d’analyse et facilite le classement des cas suivants. Pour 2024, le comité a ainsi analysé une quarantaine de cas : 11 ont été ajoutés au rapport, 14 n’ont finalement pas été recensés, et 8 ont été classés en point de vigilance (donc suivis en interne pour les prochaines années).

Leur premier rapport répertorie au total 91 cas, qui étaient pour la plupart déjà publics. Cécile Dolman le rappelle : il ne s’agit donc que de la partie émergée de l’iceberg. Certaines données intéressantes ressortent déjà de ce premier volet. « Dans plus de 40 % des cas, l’auteur principal de l’atteinte était un représentant de la force publique. Un élu, un membre du gouvernement ou d’une institution comme une préfecture ou les forces de police. » Une dimension absente de la « fiche pays » de la France dans le classement RSF qui pointe plutôt les violences policières, celles des manifestants et la protection insuffisante des sources journalistiques. Ainsi que le manque de contrôle externe des droits et devoirs des médias français.

L’extrême droite sur le podium

Ces atteintes publiques et politiques envers les journalistes étonnent également la journaliste de l’Ofalp. « On ne s’attendait absolument pas à avoir des cas dans ces proportions, parce qu’on a quand même cette idée que l’État est censé être garant des institutions démocratiques, et donc aussi de la liberté de la presse. » Et, sans grande surprise, c’est l’extrême droite qui s’attaque le plus aux journalistes et à leur travail, nous dit Cécile Dolman. Un cas sur trois, une trentaine d’affaires mentionnées dans leur rapport. « Il y a eu beaucoup d’atteintes pendant la campagne des Législatives 2024. Ça peut être un des facteurs d’explication pour comprendre pourquoi il y avait autant de cas liés à cette orientation politique à cette période-là. » Mais Cécile Dolman précise que les attaques viennent de tout l’échiquier politique. Des acteurs multiples aux outils également variés.

On trouve aussi bien des journalistes harcelés et insultés en ligne (le cas Nassira El Moaddem est probant), certains journalistes et médias exclus des événements du RN (Quotidien, Mediapart, etc), menacés de procès ou pris à partis lors de conférences de presse… Le média Les Surligneurs décortique cet empêchement croissant du travail journalistique de la part des partis politiques de tous bords, inquiétante atteinte à la liberté d’informer. Cécile Dolman a, elle, été particulièrement marquée par l’histoire de Max Lagarrigue, journaliste à La Dépêche du Midi

Tic-tac, tic-tac, la menace plane

Après avoir couvert un conflit de voisinage dans le Sud Ouest, une vidéo à charge envers Max Lagarrigue est postée sur Instagram par l’éleveur concerné dans son travail. Le journaliste s’est immédiatement retrouvé sous les projecteurs de la fachosphère, avec Papacito, influenceur d’extrême droite, en porte-voix d’une campagne de haine à son encontre. Une procédure judiciaire est lancée contre Papacito et là « juste avant de se rendre au procès, le journaliste reçoit un message de menace de mort qui lui dit “tic-tac, tic-tac”. Un message anonyme. Il a dû être protégé par la police » s’alarme Cécile Dolman avant d’ajouter « ce qui nous a marqués, c’est à la fois la gravité des cas, mais aussi le fait qu’il n’y a pas besoin d’être un journaliste spécialisé sur des sujets sensibles pour être soi-même victime de violences.« 

Ces atteintes peuvent toucher tous les journalistes, avec les conséquences qui vont avec : psychologiques, matérielles, financières… Et chaque cas vient compromettre un peu plus l’information destinée aux citoyens. Pour remédier à ça, il faudrait donc renforcer le contre-pouvoir qu’est la presse, en garantissant la protection des sources ou en encadrant les procédures bâillons, ces procès au seul but d’appauvrir journalistes et rédactions en frais de justice. Mais la France et les nouvelles atteintes en 2025 et 2026 ne semblent pas aller dans ce sens pour le moment. C’est pour ça qu’on a besoin de l’Ofalp et ses équipes pour continuer à les dénoncer.

Article : Perrine Bontemps et Elliot Clarke — Réalisation et montage : Perrine Bontemps