Corruption : le grand débordement

Du lobbying non déclaré à la prise illégale d’intérêt, la corruption infeste nos institutions publiques et privées. Chaque jour, de l’argent est détourné de ses fonctions, l’intérêt général, et des décisions sont orientées pour des bienfaits personnels. De quoi alimenter le « tous pourris ». Mais alors comment contrôler les pratiques de nos politiques ?

La COP 30 s’est tenue à Belém au Brésil en novembre dernier. Un sommet mondial pour l’écologie qui a concentré un nombre record de lobbyistes cette année : 1600 défenseur·euses des énergies fossiles sont venus distiller leur « poison » auprès des représentant·es étatiques. Au même moment, en France, l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, était condamné à 5 ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs avec mandat de dépôt différé à exécution provisoire. Et pendant ce temps-là, ce sont presque 1 000 milliards d’euros issus d’affaires criminelles, de corruption ou d’évasion fiscale qui dorment loin des comptes publics. 1 000 milliards, chaque année, dans le monde entier. 

Un constat à l’impact politique et financier dévastateur. Non seulement ces sommes et arrangements nuisent aux finances du pays (elles représentent, en France, en moyenne 600€/an par Français·e) mais, en plus, ces magouilles orientent les choix politiques de certain.es dirigeant.es. Le cas des Uber Files est assez représentatif. Entre 2014 et 2016, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, aurait facilité l’entreprise Uber dans ses discussions avec le gouvernement français. Des négociations discrètes, en sous main, révélées par un lanceur d’alerte du géant du VTC, Mark MacGann. Résultat : Uber s’est largement installé en France et avec lui son modèle professionnel, au point de lui donner son nom : l’ubérisation, soit la précarisation du travail, par des acteur·ices numériques, sous statut indépendant.

Vous avez vu mes milliards ?

Du côté du Rassemblement national (RN), on va directement pomper du fric dans les instances de l’Union européenne. En s’inventant des assistants parlementaires à la pelle, le parti d’Extrême droite, Marine Le Pen en tête, aurait détourné 3,2 millions d’euros du Parlement européen pour son parti. Résultat : une condamnation à quatre ans dont deux de prison ferme pour la patronne du RN et une inéligibilité quasi certaine pour la Présidentielle de 2027. 

Si l’histoire est dramatique, la condamnation, elle, est rassurante. Les affaires de ce type pullulent ces dernières années, et pour cause, des instances de contrôle de ces écarts politico-financiers se renforcent d’année en année.

L’Agence française anticorruption (AFA) est créée en 2016 après le vote de la loi Sapin 2 relative à la transparence de la vie publique. Cette nouvelle instance est censée venir contrôler et sanctionner tout manquement à la probité. Entre 2017 et 2023, l’AFA a lancé 203 contrôles, dont 84 concernaient des acteurs publics. Des procédures longues et fastidieuses qui se démultiplient avec un élargissement constant des prérogatives de l’instance. Et la loi Sapin II ne s’arrête pas là.

Elle responsabilise également les grosses entreprises qui ont un devoir de vigilance auprès de leurs salariés. Les lobbyistes, ces « influenceurs politiques », en contact avec des représentants publics, doivent s’inscrire dans un fichier en ligne ouvert à tous·tes. La Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) tient ce répertoire à jour et signale les potentiels conflits d’intérêts entre le public et le privé, y compris dans les changements de carrière. En mars dernier, Alexis Kohler, bras droit d’Emmanuel Macron à l’Elysée, empêtré dans différentes affaires, dont une mise en examen (en cours) pour prise illégale d’intérêt, décide de se reconvertir dans le privé. Avant sa mue en directeur général adjoint de la Société générale, la HATVP a exigé un gel de son carnet d’adresse. Il doit s’abstenir de toute relation avec Jean Castex (alors « reconverti » à la RATP), Elisabeth Borne ou Gabriel Attal. Il ne doit pas non plus utiliser des documents qu’il aurait eu entre ses mains pendant son temps à l’Elysée. De belles recommandations qui ne doivent pas rester lettre morte. Mais comment vérifier que ce « pantouflage », ces changements de carrière entre public et privé, se font avec éthique et bienséance ?

Trois ONG pour tous·tes les tracer

Les instances de contrôle manquent globalement de moyens pour faire face à cette porosité entre le public et le privé. Mais également dans les affaires de corruption. C’est en tout cas le constat de la Cour des comptes en décembre 2025 : le cadre légal est là et plutôt bien ficelé mais les données à la disposition des instances de contrôle limitées. Si 0,5 à 1% de la population estime avoir été victime de tentatives de corruption, seulement 934 infractions ont été signalées à la police en 2024. Ce qui explique, par exemple, le delta dans la fraude fiscale estimée (entre 80 et 120 milliards par an en France). Les instances publiques pour contrôler ces délits se multiplient pourtant. Le parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) viendra rejoindre ces structures en 2026 pour lutter, entre autres, contre le narcotrafic et son influence. Mais avant même son lancement, le Pnaco montre ses limites de moyens, de personnel et de place dans un système judiciaire surchargé. Et puis, on peut se demander s’il faut laisser le secteur public enquêter sur ses propres manquements.

C’est pour cela que des instances indépendantes, des organisations non gouvernementales (ONG) prennent le relais. Fondée en 2002, Anticor est l’une des trois associations françaises (avec Sherpa et Transparency International) qui possèdent un agrément anti-corruption. Un statut qui leur permet de se constituer « partie civile » dans les procès politico-financiers. Autrement dit, de saisir elles-mêmes un juge d’instruction indépendant et donc d’attaquer en justice les suspects de tels écarts. Un outil juridique essentiel pour éviter les blocages potentiels du parquet, censé s’en charger, qui demeure subordonné au pouvoir exécutif. « Nous avons besoin de ce sésame pour agir efficacement et contourner les collusions possibles dans certaines affaires sensibles », insiste Inès Bernard, déléguée générale d’Anticor.

L’association a ainsi joué un rôle clé dans plusieurs dossiers emblématiques concernant l’Exécutif, comme l’affaire Benalla ou encore les poursuites contre Alexis Kohler mentionnées plus tôt. Mais leur pouvoir d’action, leur agrément, est attribué par le ministre de la Justice, ce qui pose de sérieux problèmes d’autonomie.

Une dépendance nuisible au politique

Cette dépendance rend les ONG vulnérables à la volonté politique du moment. Une classe politique qui réagit quand elle se sent attaquée. C’est ainsi qu’Anticor a attendu 440 jours entre juin 2023 et septembre 2024 pour que les Premiers ministres de l’époque, Castex puis Attal, le leur redonne. « Nous avons perdu un temps précieux et une partie de notre pouvoir d’action », regrette Inès Bernard. Cette situation a paralysé de nombreuses procédures judiciaires en cours, privant Anticor de la possibilité de saisir des juges d’instruction indépendants.

Face à ce blocage, l’association a dû engager un recours judiciaire. Le 4 septembre 2024, le tribunal administratif de Paris a condamné le gouvernement à payer une amende de 1 000 euros par jour tant qu’il ne répondrait pas à leur demande. Le lendemain, en pleine interview avec nous, l’agrément était enfin renouvelé. « C’est une victoire, mais elle ne résout pas le problème de fond : la dépendance de la lutte contre la corruption vis-à-vis du gouvernement en place », précise-t-elle, passé le soulagement. Le 5 août 2025, le tribunal administratif de Paris a quand même décidé de marquer le coup a posteriori et de condamner l’Etat à verser 10 800€ à l’association pour le préjudice subi.

Un système à réformer, un enjeu citoyen

Pour éviter ces écueils et garantir une lutte efficace et indépendante contre la corruption, Anticor plaide pour une réforme structurelle. Elle propose que l’attribution de l’agrément soit confiée à une autorité administrative indépendante et non plus au ministre de la Justice. De plus, la durée de validité de cet agrément devrait passer de trois à cinq ans. « Demander un renouvellement tous les trois ans est une aberration au regard des délais de la justice », explique-t-elle. Un constat partagé par la Cour des comptes dans son rapport de 2025.

L’association met aussi l’accent sur la sensibilisation à ces questions. « La corruption favorise l’abstention et le désintérêt des citoyens pour la démocratie. C’est un cercle vicieux qu’il faut absolument briser », ajoute-t-elle. Pour ce faire, Anticor a passé l’été sur les routes de France. Une camionnette et 45 départements visités avec des ateliers, projections et rencontres sur cette thématique majeure et pourtant encore très opaque pour le grand public. Pour preuve, Personne n’y comprend rien, un documentaire de Yannick Kergoat pour comprendre les rouages complexes de l’affaire libyenne de Sarkozy a été projeté fréquemment pendant leurs étapes. 

Avec plus de 150 procédures judiciaires en cours, l’association (comme ses deux acolytes) sont des remparts essentiels à la corruption. En se faisant le porte-voix des citoyens dans ce combat, Anticor montre que la démocratie peut encore triompher face aux détournements et aux abus de pouvoir. Reste à s’en donner franchement les moyens. Car, malgré la vigilance des ces ONG comme celle des institutions publiques anti-corruption, le temps de lire cet article, plus d’un million d’euros viennent d’être détournés en France, en toute impunité.

Elliot Clarke