Autogestion : un autre travail à l’horizon

Des boulangeries aux pompes funèbres, des entreprises font le pari de l’autogestion, partout en France, et redessinent l’organisation du travail au quotidien. L’objectif : fonctionner de manière plus horizontale et plus collective, en misant sur la coopération et la responsabilité partagée. Des tentatives, encore peu nombreuses, pourtant vantées par les travailleurs et les chercheurs sur le sujet.

Crédit photo : Une salariée, sociétaire de la Scop « Le pain des Cairns » à Grenoble, s’affaire au comptoir, son poste attitré en cette journée de travail coopératif. © Raphaëlle Vivent

« La boulangerie presque comme les autres : biologique, artisanale et coopérative ». Sur son site, Le Pain des Cairns annonce d’emblée la couleur. Cette boulangerie, installée à Grenoble depuis 2014, a choisi un mode de fonctionnement alternatif. Elle fait partie des rares entreprises françaises (2723) organisées sous forme de société coopérative de production (Scop). Leur gouvernance repose sur un principe clair : le capital (à 51% minimum) et les droits de vote (au moins 65% des voix) appartiennent à celles et ceux qui y travaillent.

Derrière les fourneaux, comme en boutique, les artisans du Pain des Cairns s’activent. S’ils sont tous à la fois boulanger·es et vendeur·ses, la plupart endossent une ou plusieurs autres casquettes. « On est 16 salarié·es, dont 10 associé·es, et tout le monde est au même niveau, explique Ambre Sorgato, boulangère-sociétaire. L’idée, c’est de se répartir toutes les tâches de l’entreprise. » Quand les un·es s’occupent des stocks, d’autres sont aux finances, à la communication ou aux plannings. « On a un cercle opérationnel, qui se penche sur le fonctionnement de la boulangerie, et sur la production et la vente de pain ; et un cercle stratégique, qui implique uniquement les associé·es, pour discuter de la vision sur le long terme concernant l’entreprise », détaille Ambre Sorgato. La mise en place du congé menstruel, pour les femmes qui souffrent de règles douloureuses par exemple. 

L’équipe fait également une réunion une fois par semaine, pour prendre des décisions beaucoup plus pragmatiques : un nouveau pain, un remplacement… Mais « tout n’est pas décidé collectivement tout le temps, on a une certaine autonomie de moyens », ajoute la boulangère, qui peut engager librement, comme chaque responsable de pôle, des dépenses inférieures à 500 € – sans demander l’accord de ses collègues. 

Jouer collectif plutôt que perso

Cette organisation s’inspire des principes de l’holacratie, théorisée par l’entrepreneur américain Brian Robertson, et qui vise à répartir la prise de décision et l’autorité de manière horizontale, décentralisée. L’économiste Baptiste Mylondo et le sociologue Simon Cottin-Marx, auteurs de l’ouvrage Travailler sans patron, parlent eux d’un principe d’autogestion, qu’ils définissent selon trois critères : « les personnes concernées par une prise de décision doivent pouvoir y participer ; un refus des rapports de domination et des hiérarchies ; et un critère de propriété partagée ». 

Cette notion de « propriété partagée », les employés de la Coopérative funéraire de Rennes la connaissent bien. Cette société coopérative d’intérêt collectif (Scic), lancée en 2020, est détenue à 30 % par ses fondateur·rices, 30 % par les salarié·es, 25 % par les familles bénéficiaires et 15 % par des structures partenaires. Chaque part sociale vaut 20 € : chacun·e peut en acquérir plusieurs et s’impliquer dans l’entreprise, dans le respect du principe selon lequel chaque personne dispose d’une voix. « On a l’intention de faire de la mort un sujet du quotidien sur notre territoire, un espace où l’on peut avoir des repères et un accès à l’information de façon transparente… Tout ça ne pouvait se construire qu’à travers une Scic », explique Grégory Nieuvarts, cofondateur et salarié.

Crédit photo : une famille endeuillée prépare un cercueil dans les locaux de la coopérative funéraire de Rennes. © Perrine Bontemps

Et pour « démocratiser la mort », quoi de mieux qu’un festival de la mort ou des « cafés mortels » ? Ces derniers, libres et gratuits, invitent les gens à échanger et s’informer autour du deuil et de la mort. Armina est une habituée ; elle a perdu sa mère quand elle avait neuf ans : « Sans aucune parole d’adulte, sans aucun encouragement, sans aucune consolation… Je n’ai même pas pu aller à l’enterrement ! » Alors pour cette retraitée, le café permet de « familiariser les personnes pour qu’elles osent penser autrement l’accompagnement et le deuil ». Elle ajoute : « Une coopérative qui accompagne les familles et surtout les enfants, c’est fondamental. » Grégory Nieuvarts précise : « Ça n’enlève pas que la coopérative est un espace qui fait du profit, mais celui-ci reste à l’intérieur de la coopérative, et va donc servir le territoire ».

Un rapport de mai 2021, co-porté par l’Inspection générale des Finances et celle des Affaires sociales, souligne que « le taux de pérennité à cinq ans pour les Scic créées entre 2011 et 2015 est de 74 % », bien au-dessus de la moyenne nationale. Idem pour les Scop, qui  « affichent une solidité remarquable, avec un taux de survie à cinq ans significativement supérieur à celui des entreprises classiques (61%) et une résilience accrue, y compris lors de reprises d’entreprises en difficulté », détaille le rapport Castallini de la Commission des finances. Dans ce contexte, ou en cas de départ à la retraite de dirigeants de petite ou moyenne entreprise (PME), ce modèle permettrait même « d’assurer la continuité de l’activité, de préserver l’emploi, de maintenir l’identité de l’entreprise et de sauvegarder les savoir-faire ». Enfin, grâce à leur « ancrage territorial durable », ces entreprises contribuent à revitaliser le tissu économique et industriel des régions. 

Alors pourquoi ces modèles alternatifs de société ne sont-ils pas plus répandus en France ? Peu connus, ils seraient également « mal adaptés aux investisseurs traditionnels en capital-risque, car [ils] ne répondent pas aux attentes de rentabilité et de contrôle des fonds d’investissement », souligne le rapport de Castallini au sujet des Scop. Un constat contesté par les Licoornes, un réseau de coopératives dites « de la transition » qui plaide pour le modèle et dont nous avions interrogé l’un des porte-paroles sur le sujet.

Sans chef, pas de galère ?

La faute au capitalisme, donc ? Oui, mais pas que. Certaines entreprises ayant testé l’horizontalité ont finalement fait marche arrière, jugeant ce modèle inadapté à leur structure ou à leur culture d’entreprise. « On a voulu prendre le contre-pied d’une vision d’entreprise très mécanique, un peu militaire ou pyramidale… Mais qui a une forme d’efficacité, note Isabelle Jorge, facilitatrice en intelligence collective à l’Union régionale des SCOP Auvergne Rhône-Alpes. Il ne faut pas tout jeter sous prétexte de plus de démocratie. » 

D’autant que celle-ci peut être au cœur du problème. Simon Cottin-Marx évoque les travaux des sociologues Robert Michels et Albert Meister, qui expliquent qu’au sein des associations portant un projet égalitaire, « peu à peu, dans la durée, la démocratie s’étiole ». Michels va même plus loin : l’humanité aurait naturellement tendance à choisir des chefs. Les deux chercheurs sont loin d’adhérer à ce constat et s’en amusent : eux n’ont plus du tout envie de chef, alors pourquoi serait-ce naturel ?

Malgré tout, c’est un point d’attention essentiel à l’émergence de structures autogestionnaires : la démocratie impose, y compris dans le monde du travail, la mise en place de garde-fous pour sacraliser l’horizontalité des prises de décision : des règles pour organiser le fonctionnement quotidien, la répartition des tâches et surtout la montée collective en compétences. 

Travailler ensemble, ça s’apprend

Car si l’information n’est pas assez partagée, les tâches peu tournantes ou plurielles, un petit groupe « expert », et donc plus puissant, risque d’émerger et de prendre le pouvoir, dit Mylondo. D’autant que les personnes en position d’ignorance peuvent avoir tendance à s’autocensurer lors des rendez-vous collectifs. Or, une fois que la machine démocratique est défaillante, le risque principal réside dans la désaffection pour le système en place. Se sentir concerné·es, vouloir participer, faire entendre sa voix… Bref : ce qui est essentiel en politique doit l’être tout autant au sein de structures en autogestion.

L’accueil et la formation sont donc importants pour permettre à chacun·e de se sentir légitime. C’est ce que propose par exemple le Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires (Repas), qui fédère des entreprises coopératives, comme la scierie-parqueterie Ambiance Bois ou le bar-jardin Le Bieristan à Villeurbanne. Si Repas privilégie les échanges informels, il propose aussi des sessions de formations pour apprendre à travailler en coopération. Les salarié.es du Pain des Cairns, eux, sont accompagné·es par L’Université du Nous, une organisation citoyenne créée en 2010 qui forme les structures aux questions de coopération et de gouvernance partagée.

« Pourquoi le champ économique échapperait-il à cette règle du vivre-ensemble ? Aujourd’hui, on vit dans une économie de marché où le marché est vraiment partout. Agir sur l’entreprise, c’est aussi agir au niveau sociétal », conclut la facilitatrice Isabelle Jorge. Car au-delà de la production de pain, ou de l’accompagnement des familles endeuillées, ces organisations rappellent qu’un autre rapport au travail est possible – à condition d’y consacrer du temps, de l’attention et de l’énergie collective.

Clément Aulnette, Raphaëlle Vivent (vidéo), Perrine Bontemps (vidéo)