Extrême droite : le « cache-cache » des élus sans étiquette

Est-ce que vous saviez que le Rassemblement national, et plus globalement l’extrême droite, ont gagné beaucoup plus que 70 communes aux dernières Municipales ? Des villes et villages où des maires dits « sans étiquette » ou « apolitiques » appliquent depuis plusieurs mois l’idéologie du parti de Marine Le Pen, en course pour l’Elysée. Un bataillon d’élus, bien souvent dévastateurs dans leurs communes, en matière d’action sociale, de culture ou de vivre-ensemble. Des élus qui servent aussi de tremplin à l’extrême droite dans les élections nationales. Une stratégie de long terme du RN qui paye et qu’on va vous détailler grâce aux enquêtes d’On a déjà essayé, de sept médias indépendants, partout en France. Pour vous montrer que oui, l’extrême droite, on a déjà essayé.

Il faut déjà comprendre que le travail d’infusion, discret mais intense, du Rassemblement national et autres partis d’extrême droite, se joue dans les petites communes. Des collectivités où s’afficher d’un parti politique, de gauche ou de droite, ça ne se fait pas trop. C’est trop clivant dans des milieux où tout le monde se connaît et qu’on tente, au maximum, de dépolitiser la gestion de la collectivité. Et puis les préfectures n’attribuent pas d’étiquettes politiques en dessous de 3 500 habitants, alors pourquoi se mettre soi-même dans une case ? Résultat : ⅔ des communes de plus de 1000 habitants sont dirigées par des listes « sans étiquette » donc d’apparence apartisane.

Dans la pratique pourtant, « sans étiquette » ne veut pas dire sans programme ou mesures politiques. C’est comme ça que Gérard Tardy gouverne depuis 1989 à Lorette avec une ligne 100% extrême droite friendly, révèle Mediacités Lyon : Il parraine Eric Zemmour à la Présidentielle 2022, relaie la théorie du « grand remplacement » et s’attaque aux femmes voilées de sa commune. « La République se vit à visage découvert. » fait-il même écrire sur les panneaux de la ville. Un comble pour celui qui entame son 7e mandat toujours caché derrière le « sans étiquette ». Plus au Sud, Steve Fortel vient d’être élu maire d’Elne alors qu’il y a quelques années, il voulait encore « faire tomber la République » retrace Made In Perpignan. On a le droit de changer, sauf que le programme de ce Nationaliste radical est à l’image de son passé : à Elne, on délaisse la démocratie participative, les mesures écologiques et on enlève le drapeau LGBTQIA+ sur le fronton de la mairie. Les actes parlent toujours plus que les étiquettes.

MOB s’associe au collectif de médias indépendants « On a déjà essayé » pour relayer en vidéo leurs dossiers d’enquêtes sur l’extrême droite.

D’autres tentent plutôt de jouer l’ambiguïté et la montre à quelques mois d’une Présidentielle qui peut rebattre les cartes des alliances et prises de positions « acceptables », tant au niveau départemental que national. Dans Rue89 Lyon, on découvre que Patrice Verchère, maire Les Républicains de Cours-la-ville ne se risque pas à critiquer le RN et invite des élus Reconquête aux réunions de son micro parti. Dans un département où l’extrême droite a fait élire deux députés en 2024, on retient ses coups, les élections nationales en tête. Côté Rassemblement national, il s’agit, au contraire, de prendre dans son giron ces petites mairies.

Extrême droite échange soutien contre vote national

C’est le cœur de la stratégie du parti lepéniste depuis de nombreuses années : aller ratisser localement, dans ces petites communes, un maximum de soutiens, plus ou moins ouverts et des votes aux élections. Les députés RN, élus massivement en 2024, et leurs militants, ont tout le loisir d’arpenter leurs circonscriptions. Et donc une foultitude de petites communes où l’étiquette partisane n’a pas de sens mais où le soutien du RN a pu payer lors de la campagne des Municipales. Ça a été particulièrement flagrant dans le Nord, selon Mediacités Lille, dont les journalistes ont pu identifier plusieurs dizaines de maires “sans étiquette” qui cultivent une proximité plus ou moins étroite avec l’extrême droite. Sans toujours l’assumer.

La contrepartie de ce soutien, apparemment gratuit ? Une charte de soutien à signer par les candidats sans étiquette, mais « RN friendly », avant les Municipales. On y retrouve certaines orientations politiques à suivre mais surtout une quasi obligation de vote ou parrainage aux élections sénatoriales et Présidentielle.

Au Sénatoriales, le « bad » masqué

C’est d’ailleurs souvent pendant ces élections nationales que le flou idéologique se dissipe. On en a eu un exemple flagrant avec les sénatoriales, en septembre. Le Rassemblement national a réussi à créer un groupe d’une quinzaine de sénateurs d’extrême droite, présidé par Edwige Diaz. Rue89 Bordeaux note que cette dernière a obtenu neuf fois plus de voix de grands électeurs qu’en 2020. 300 maires “sans étiquette” sont venus rejoindre les rangs du RN et lui assurer une place de choix au Sénat. Une campagne incisive qu’elle a mené sur le terrain des colères auprès des vignerons, agriculteurs et ruraux en jouant sur leur sentiment de relégation. Mediacités Toulouse compte aussi ces soutiens anonymes dans le Tarn. Les voix de grands électeurs en faveur du RN y ont été multipliées par 10. De 3% en 2020 à 33% en 2026.

Stratégie payante pour le Rassemblement national donc, qui s’assure, de la même manière, des parrainages et une place à la Présidentielle. Un autre symptôme et un très bon moyen de cerner la proximité idéologique de dizaines de maires “sans étiquette” avec l’extrême droite. Près de 70 maires de Normandie, réélus en mars 2026, avaient déjà parrainé Marine Le Pen, Éric Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan en 2022 rappelle Le Poulpe. Des soutiens qui sont souvent justifiés par un souci de démocratie et de pluralisme politique plus que d’adhésion à leurs idées. Clémentine Belle Grenier, docteure en sciences politiques et spécialiste des 500 signatures, est sceptique : « En général, quand un élu parraine un candidat, il ne parraine pas un candidat dont il est fondamentalement éloigné ».

D’autres candidats attendent simplement d’être élus pour s’encarter à l’extrême droite. Ainsi, Le Poulpe révèle que, dans le Calvados, Pascal Cotard, élu maire d’Amayé-sur-Seulles « sans étiquette » n’a pas hésité à prendre sa carte au RN après les Municipales, à la surprise de son village de 200 habitants… À Saint-Vincent-sur-Jard, Olivier Dalmasso, fraîchement réélu maire a, lui, candidaté aux Sénatoriales sur la liste RN détaille Mediacités Nantes. La définition même de cacher son jeu… mais surtout le signe d’un opportunisme, assez nouveau et inquiétant, à se rapprocher de l’extrême droite.

Aux Droites, jeux des planètes politiques

Bref, une digue a clairement sauté, facilitée par la dédiabolisation du RN, l’augmentation des élus affiliés sur les listes municipales et par les laboratoires d’alliance des droites dures. Dans cette dynamique, Lançon-de-Provence, est un cas d’école, selon Marsactu. Julie Arias y a été élue avec une liste « sans étiquette » de conseillers brassant d’Horizons à Reconquête. La préfecture, elle, l’a pourtant bien catégorisée à l’extrême droite. Quand on regarde pour le moment sa politique locale, pas de vague, mais au département où elle siège, elle se lâche : elle a, par exemple, récemment appuyé le RN dans une suppression de subvention pour le festival Actoral, juste à cause de la présence d’une artiste décoloniale.

Son premier adjoint RN, Wilfried Vervisch, valide ce travail d’alliance et de connivence “L’histoire lui donne raison, car le centre de gravité de la droite se déplace”. Les Bouches-du-Rhône constituent, en effet, le parfait terrain de ce jeu des planètes politiques, les idées d’extrême droite y ont bien infusé et des personnalités comme Martine Vassal, présidente du Conseil départemental, comptent bien y surfer, quitte à s’allier ? L’avenir nous le dira.

Comme quoi, avec ou sans étiquette, les frontières avec l’extrême droite sont poreuses et semblent s’effriter. Et quand elles vont sauter, on ne pourra pas dire qu’on n’a jamais essayé.

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Réalisation et montage : Elliot Clarke à partir des enquêtes publiées par les médias de On a déjà essayé.