Travail : l’avenir c’est les coopératives – 20/05/26
On y passe au moins 35h par semaine, quand on a « la chance » d’en avoir un : le travail. Il est au centre de nos vies, de nos relations, du fonctionnement de nos sociétés. Et pourtant, les entreprises sont des espaces très autoritaires. Et plus votre structure sera grosse, plus le fonctionnement en sera vertical. Comme les citoyens en politique, les salariés n’ont que peu de voix au fonctionnement des entreprises. Un autre modèle est pourtant possible et existe déjà dans des milliers de coopératives comme celles du réseau des Licoornes. Chahin Faïq nous raconte leur combat pour généraliser ce modèle économique alternatif.

Selon une étude Bona Fidé datant déjà de 2024, une majorité des travailleur-ses (66%) voudraient plus s’investir dans la gouvernance de leurs entreprises. Et pour cause : 68% d’entre eux ne se sentent pas écouté-es. Enfin 75% disent dans cette même enquête que le modèle coopératif résoudrait, selon eux, ces problèmes de hiérarchie dans les décisions mais aussi la répartition des richesses. Ce qui donne envie de s’y pencher !
On les appelle SCOP quand les salariés sont associés, majoritaires et donc décisionnaires de ces coopératives. Mais il y a aussi des SCIC où les bénéficiaires, les usagers et partenaires (collectivités, entreprises, assos, etc…) sont tous aussi propriétaires de la société et décident ensemble de quoi en faire. En tout cas, dans les deux cas, chaque décision suppose cela : 1 personne = 1 voix. Et ça ne concerne pas que de petites structures : Vous vous souvenez de Duralex ? L’âge sous les verres de cantine ? L’entreprise a récemment été reprise en SCOP par ses salariés par exemple, et elle a fait 32 millions de chiffre d’affaires en 2025.
Licoornes ? Vous ne rêvez pas !
Nous, on est allé voir du côté des Licoornes, un réseau de 16 coopératives dont certaines que vous connaissez sûrement : Biocoop, Blast ou encore Emmaüs. Chahin Faïq nous explique leur fonctionnement et leur défense d’un modèle économique alternatif avec comme boussole la transition sociale et environnementale. « On peut y participer aux grandes orientations de l’entreprise, dire ce qui est important pour nous dans la façon de travailler, dans la qualité des produits ou des services, les enjeux éthiques liés à l’ensemble du cycle de production et donc de consommation. Et non et pas seulement voter avec son portefeuille. Vu qu’on n’a pas tous le même.«
L’enjeu principal, il est là : c’est au modèle capitaliste que s’attaquent les Licoornes comme l’ensemble des 4600 SCOP et SCIC de France. Même si les structures ne sont pas acapitalistes rappelle Chahin Faïq. Elle sont forcées à la concurrence dans des domaines essentiels, comme la téléphonie, et doivent se démarquer tout en gardant cette éthique sociale et environnementale : « le secteur de la téléphonie est trusté par des milliardaires. Drahi, Niel, Bouygues. Et au milieu de ça, Telecoop est une coopérative qui incite plutôt à la sobriété, en termes de renouvellement des téléphones et en termes de consommation de la donnée. » Leur forfait est à 20€ par mois mais, si vous consommez seulement 5go, vous payez seulement 14€. Le prix varie en fonction de votre usage et vous incite à vous modérer, sans vous y forcer.
Financement participatif VS. public et privé
Un modèle qui essaime mais reste encore assez marginal : 1,3% des quelques 350 000 entreprises, hors microentreprises individuelles. Sans surprise, le problème principal pour s’y aventurer, c’est l’argent ! Chahin Faïq cite deux cas récents de reprises en coopératives empêchées, faute d’investissements : Brandt et Vencorex. Le constat des Licoornes c’est que c’est difficile de trouver des financeurs, privés ou publics, intéressés par des entreprises non-focalisées sur l’accumulation de richesses. Ce qui oblige ces coopératives à se diriger vers d’autres financements, avec de belles réussites s’enthousiasme Chahin Faïq : Enercoop, qui est une coopérative d’énergie renouvelable a réussi à réunir 9 millions d’euros sur la fin d’année 2025. De la même façon, Windcoop, un projet de cargo à voile pour du transport maritime, a réussi à lever 1,4 million d’euros sur cette même période. » Belles perfs.
« On peut participer aux grandes orientations des coopératives, dire ce qui est important pour nous dans la façon de travailler, dans la qualité des produits ou des services. […] Et pas seulement voter avec son portefeuille. Vu qu’on n’a pas tous le même.«
Un sujet à retrouver également en version longue et vidéo sur notre chaîne.
Des success stories qui ne devraient avoir à « faire modèle », surtout pour des reprises d’entreprises en faillite. Un des combats du réseau des Licoornes c’est ce qu’on appelle le plaidoyer : aller voir les acteurs publics et économiques pour défendre les sociétés coopératives et y faciliter ou inciter les investissements. « On va rencontrer le ministère de l’économie, échanger avec des députés et nourrir la possibilité que ces personnes transforment aussi, de leur côté, les pratiques et les règles de fonctionnement de l’économie.«
Même si, attention, leur structure juridique ne les rend pas parfaites. Le groupe Leclerc, par exemple, est une coopérative de commerçants où sévissent, par exemple, des managers toxiques. Le Crédit agricole, une coopérative bancaire qui fait des investissements polluants, à fort impact environnemental. Le statut coopératif n’évacue donc pas les besoins d’une ligne éthique claire et de contre-pouvoirs sociaux rappelle le représentant des Licoornes : « La coopérative oblige à la démocratie politique entre les sociétaires et au niveau de l’Assemblée générale. Elle ne promet pas les meilleures pratiques de management et d’organisation du travail. Des actions à soutenir, par ailleurs, en continu, par les représentants des salariés, par les syndicats.«
La structure ne fait pas la démocratie, mais la facilite
Même si le modèle n’impose aucune garantie d’horizontalité au travail et de participation des salariés, il en facilite la possibilité. Compte tenu du fait que les salariés sont majoritaires dans les décisions en SCOP, donc en assemblée générale, ils ont le dernier mot sur les grandes orientations des structures. Idem en SCIC où chaque « catégorie » de sociétaire a sa voix au chapitre. On ose imaginer que les consommateurs sociétaires pensent à la production de ce qu’ils vont ensuite acheter.
Enercoop en est un bon exemple avec leur organisation en « cercles politiques » (de réflexion stratégique) au niveau de leurs antennes régionales, leurs cercles de rémunération ou encore leur jardin d’animation et de facilitation (JAF) pour penser le collectif. Béatrice Delpech, directrice générale adjointe d’Enercoop nous avait d’ailleurs détaillé tout cela lors de notre soirée MOB en avril dernier. « La question qu’il faut se poser derrière, c’est celle des moyens qu’on met pour s’assurer que le modèle reste, voire développe sa dimension démocratique dans le temps et dans la taille. » mais ça n’inquiète pas Chahin Faïq qui considère ce risque à minima égal à celui de n’importe quelle société capitaliste traditionnelle.
« La coopérative oblige à la démocratie politique. Donc ça veut dire entre les sociétaires et au niveau de l’Assemblée générale. Elle ne promet pas les meilleures pratiques de management et d’organisation du travail. Ce sont des actions à soutenir en continu par les représentants des salariés, par les syndicats. » Chahin Faïq, secrétaire général des Licoornes
En bref, Enercoop installe moins de hiérarchie, plus d’égalité dans les prises de décision et un attachement au local quand viennent les changements d’échelle. De belles pistes de fonctionnement pour les entreprises traditionnelles, voire le gouvernement. Deux lois sont d’ailleurs en cours d’examen à l’Assemblée pour faciliter le modèle coopératif (on le détaillait dans cet article). Et en attendant les Licoornes font front commun pour aller plus loin. Des formations, des partages d’outils et de bonnes pratiques, une communication commune et un festival ! L’Onde de coop aura lieu en septembre à Paris, et c’est ouvert au public.
Des solutions coopératives dans des secteurs clés
Parce que, faire connaître leur modèle veut aussi dire collaborer pour le faire grandir, même dans des secteurs aussi éloignés que ceux des Licoornes. « Entre la mobilité et l’alimentation, entre la seconde main chez Label Emmaüs et le transport à la voile chez Sailcoop, les partages ne se passent pas sur le cœur de métier de chacune des SCOP. Mais ces échanges transversaux, c’est ça qui est beau. En plus ça offre des solutions coopératives engagées pour la transition dans différents secteurs.«
Concrètement, en plongeant dans les Licoornes, vous pourrez changer votre abonnement mobile, votre fournisseur d’électricité, trouver des vêtements de seconde main comme des informations de qualité ou du cinéma engagé et vous nourrir en bio. Des choix parfois plus coûteux mais toujours plus éthiques que ceux proposés dans la grande distribution ou la téléphonie classique par exemple. Une incitation à faire confiance à celles et ceux qui font et pas à ceux qui paient pour s’enrichir, conclut Chahin Faïq : « Faire le choix de découvrir des offres qui sont traitées différemment par ces coopératives, plus satisfaisantes au regard des enjeux humains comme des limites planétaires. »
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Article, réalisation et montage : Elliot Clarke

