« Institutions, contre-pouvoirs, travail, comment faire démocratie ? »

Pour le lancement de notre magazine papier (hors-série à tirage limité hein, on se lance pas encore dans la presse écrite !), on a fait une grande soirée démocratique au Point Ephémère à Paris le 7 avril dernier. Un déroulé et des échanges passionnants au rythme de nos rubriques.

On a d’abord discuté de la nécessaire réforme de nos institutions avec Loïc Blondiaux, politologue et spécialiste de la démocratie délibérative. « Nous sommes condamnés à appréhender toutes les stratégies de transformation sociale, c’est à dire à ne se priver d’aucune. Le problème de la stratégie réformiste que j’ai défendu pendant des années, c’est qu’elle n’a pas infléchi la tendance lourde et croissante à l’autoritarisme. » Pas ou peu de roues de secours pour la Vème République selon lui, les partis ne le souhaitent pas. Que nous reste-t-il ? La mobilisation citoyenne, la défense des contre-pouvoirs et, peut-être, se faire élire à la place de cette classe politique au service de ses propres intérêts.

Marre des professionnels de la politique

Ces enjeux de réelle représentation politique sont au coeur du travail de Julie Reynard et Ayodele Ikuesan, respectivement engagées chez Fréquence Commune et Démocratiser la politique. L’une est une ex-élue de Poitiers Collectif, la liste citoyenne au pouvoir à Poitiers entre 2020 et 2026. L’autre est fraîchement réélue dans le XVIIIème et défend la parité sociale en politique. « On se dit qu’on a besoin d’un renouveau démocratique [et social] dans la classe politique, chez nos élu-es, et le problème c’est qu’avec ces élections municipales [2026], les partis se referment. Avec les élections sénatoriales à venir, ils ont encore plus exclu les classes populaires et les candidatures de la société civile. » Parité sociale 0 – Intérêt personnel des CSP+ 1 selon Ayodele Ikuesan. Julie Reynard partage ce constat négatif mais défend néanmoins une autre manière de faire, celle des listes citoyennes. « Un mandat c’est bien en fait, pour éviter que le pouvoir ne monte à la tête. Moi, j’ai donné six ans de ma vie à la collectivité et c’est très bien. Tout le monde devrait faire ça.« 

Même si les listes citoyennes ont fait de supers scores aux Municipales, plus de communes que le Rassemblement national, elles restent très minoritaires, comme les classes populaires élues. Et ce sont donc toujours les classes supérieures, les professionnels de la politique qui manœuvrent. A l’horizon présidentiel et législatif en 2027, pour une démocratie saine, la défense des contre-pouvoirs est donc essentielle.

Défendre des contre-pouvoirs fragiles

Associatifs, médiatiques mais aussi citoyens. C’est le rôle de la maison des lanceurs d’alerte (MLA) où travaille Moyra Oblitas. Une association de défense de ces « vigies de la démocratie » qui alertent le défenseur des droits, les médias, les entreprises sur des manquements à l’intérêt général, à la probité, voire des violences. « Le cœur de notre activité, c’est le soutien juridique des lanceurs d’alerte. On s’appuie sur les lois Waserman et Sapin 2 pour accompagner et protéger ces citoyens. On a reçu 1500 signalements depuis la création de l’association, dans des domaines très différents.« . Elle évoque avec nous le cas d’Hervé, salarié chez Veolia et licencié abusivement pour ses révélations. Elle nous détaille également le lien étroit et nécessaire entre les contre-pouvoirs : les associations comme la MLA, les médias et les juges pour défendre au mieux ces citoyens et leurs combats.

Bien que placée sous le signe du journalisme de solution défendu par MOB, cette soirée a pris une tournure assez pessimiste : les partis ne se réformeront pas, n’inclueront pas et les contre-pouvoirs sont fragiles. Constat nécessaire mais légèrement déprimant en ce mardi d’avril. Heureusement, c’est peut-être dans le monde professionnel que nous trouverons des pistes de solution pour mieux collaborer.

Béatrice Delpech, secrétaire général chez Enercoop, une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) est venue nous raconter les bonnes pratiques de gouvernance de son entreprise de l’énergie. Sa structure fait partie du réseau des Licoornes, des coopératives dites de la « transition » pour repenser notre modèle économique, comme la participation citoyenne à son fonctionnement.

Manager, Président, même combat ?

Chez Enercoop, on met particulièrement la focale sur l’horizontalité au travail nous dit Béatrice Delpech. « Nous, on pratique beaucoup l’élection sans candidat. On réfléchit ensemble aux compétences et qualité de chacun-e, et celles attendues pour le poste. Puis, chacun marque sur un papier la personne qui lui semble la plus compétente pour le poste. Enfin, tout le monde peut proposer un nom [pas le sien] pour le poste avant que tout le monde vote. » Une manière de légitimer des gens qui n’auraient pas oser candidater, de calmer les fortes têtes, de décider collectivement et objectivement des rôles de chacun-es.

Une inspiration pour la prochaine Présidentielle ? On en doute, mais elle fait partie des nombreux dispositifs de démocratie au travail chez Enercoop. Elle évoque aussi le cercle de rémunération pour réfléchir au partage des richesses et aux grilles de salaire de l’entreprise. Sans se substituer au dialogue social et donc aux syndicats.

On vous laisse découvrir l’ensemble de ses propositions comme celles, enthousiasmantes, réformistes, révolutionnaires, de nos intervenant-es de la soirée. Première édition d’un rendez-vous qu’on aimerait plus récurrent pour, ensemble, réfléchir à comment jouer collectif.

Animation et organisation : Elliot Clarke, Clément Aulnette, Maëlle Dietrich

Captation : Valentin Clarke

Accueil et logistique : Point Ephémère