Révoltes #1 : révolution française, l’équation parfaite ? – 16/04/26
Gilets jaunes, Retraites, Climat, violences policières, de nombreuses mobilisations citoyennes ont marqué ces dernières années. Urbains, ruraux, minorisés, jeunes, syndiqués sont descendus dans les rues pour se faire entendre par la classe politique. Même si nos dirigeants sont souvent restés insensibles à leurs revendications. Dans cette série thématique, on analyse les moteurs et freins à la révolte populaire. Psychologiques, sociologiques, médiatiques ou culturels, les obstacles sont nombreux. Des mécanismes qui peuvent nous animer comme nous paralyser, individuellement mais aussi collectivement. Bienvenue dans « Révoltes ».

C’est dans l’Histoire qu’on commencera notre série d’entretiens. Plus précisément en 1789. La Révolution française, est, de par le monde, LE moment révolutionnaire de référence. Une période peu connue malgré son importance et souvent résumée à une prise armée du pouvoir par le peuple, le Tiers-Etat.
Le moment est beaucoup plus complexe et politique : des bourgeois en quête de pouvoir, des grands propriétaires ruraux très éduqués, un clergé puissant mais partagé entre son rôle d’éducateur du peuple et son attachement religieux à la Noblesse au pouvoir. Et surtout au roi, monarque absolu, qui perdra la tête seulement en 1793 après de longues années de révolution institutionnelle à tous les échelons du pays. Le point de bascule nous intéresse particulièrement, entre mai et juillet 1789. Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Derrière la lutte armée, quels ressorts et mécaniques ont permis de renverser la noblesse et le Roi ? Et comment le peuple en a eu l’envie et la capacité ?
La Révolution amène le capitalisme
Un grand soulèvement sociétal dont Sophie Wahnich, historienne de la Révolution française, est spécialiste et dont elle pense que nous devrions tirer des enseignements, à notre époque. « On a le sentiment d’être arrivé au bout du régime dit démocratique, articulé à l’économie de marché et donc au capitalisme, alors on va revisiter les débuts de cette Histoire. » Avant tout, pour interroger la notion de souveraineté.
« Il n’y avait pas de démocratie avant la Révolution française et il y a immédiatement capitalisme avec la Révolution française pour comprendre et nos amis et nos ennemis, on a besoin de la Révolution française et une capacité aussi à ressaisir la question d’une souveraineté politique à la fois individuelle et collective. » Sophie Wahnich, historienne
Alors, qui gouverne en 1789 ? Jusqu’à la Révolution française, c’est le Roi, et ses nobles, qui décident de tout, récoltent les impôts, font appliquer la loi divine. Sans que le peuple ait réellement son mot à dire. Et surtout sans élection. Seul moment de délibération avec le peuple : les états généraux. Une sorte d’Assemblée nationale ou des représentants de chaque ordre venaient livrer les doléances de leur circonscription nous dit Sophie Wahnich. « On est dans un mouvement d’élaboration des districts, ces assemblées de quartier qui se politisent. Et dans ces districts, il y a un va et vient de ceux qu’on appelle les gardes françaises. Ils viennent raconter tous les jours ce qui se passe à Versailles et à Paris dans les districts. Il y a une attente extrêmement importante à l’égard des élus aux états généraux et que donc la séquence entre le 5 mai et le 14 juillet, c’est une séquence plutôt de dialogue très intense. »
Etats généraux : le dialogue social
Ce sont ces états généraux, lancés par le Louis XVI en 1789 qui permettent la révolte. Le peuple, partout en France, exprime sa colère, portée dans les assemblées parisiennes où les porte-paroles cherchent des compromis mais surtout des changements dans les règles du jeu politique. Le passage du droit divin, incarné et pratiqué par le Roi, à une déclaration des droits de l’Homme. « Et donc, le 14 juillet, si on cherche à avoir des armes, c’est aussi pour protéger ses députés – rappelle l’historienne – On a une grande foi en l’impossible de cette assemblée et où on espère beaucoup d’une transformation radicale, un changement de règles. Le serment du Jeu de Paume, le 20 juin 1789, est donc un moment tout aussi révolutionnaire que le 14 juillet, parce que c’est un changement de main en ce qui concerne la souveraineté.«
« La Révolution c’est une articulation entre une critique sociale, une critique politique et une demande de bonheur, vraiment liée à ce qui se joue au XVIIIᵉ siècle. On veut être heureux et ça, c’est nouveau. Donc la question politique est centrale : sortir de l’oppression, redevenir libre et chercher le bonheur. » Sophie Wahnich, historienne
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Ce qu’on comprend avec Sophie Wahnich, c’est que la Prise de la Bastille est l’aboutissement d’un ensemble de facteurs très variés et politiques : des représentants du Tiers-Etat qui veulent changer les choses, un pouvoir en place, royal, sacré, attaché à ses privilèges et une vive émotion populaire dans les districts. Une colère « venue d’en bas » qui ne peut que nous rappeler un mouvement récent : celui des Gilets jaunes, réunis sur les ronds-points, mobilisés partout en France, jusqu’à leur montée sur Paris.
La recherche du bonheur
La révolte populaire semble avoir besoin, historiquement, d’une conscientisation collective des injustices mais surtout, selon les travaux de l’historienne, d’une capacité à imaginer une société plus heureuse. « Lynn Hunt explique que c’est grâce à la lecture des romans et le fait qu’au XVIIIème siècle, la question des droits de l’homme et du citoyen est mise au théâtre. Elle est présente aussi, évidemment, dans Le Mariage de Figaro et dans plein d’objets sensibles, artistiques. Des idées qui deviennent sensibles parce qu’on s’identifie aux personnages et qu’on va réagir en fonction de cette incorporation. » Un mélange d’acculturation sociale et culturelle, donc, au concept de « droits de l’Homme ».
Un moteur suffisant pour se révolter ? Pas sans une recherche plus personnelle et individuelle de bonheur selon l’historienne. « C‘est une espèce d’articulation entre une critique sociale, une critique politique et une demande qui est une demande vraiment liée à ce qui se joue au XVIIIᵉ siècle. Il y a une demande de bonheur. On veut être heureux et ça, c’est nouveau. Donc la question politique est centrale : sortir de l’oppression, redevenir libre et chercher le bonheur. » Aujourd’hui, on parlerait de bataille culturelle, au même titre que celle qui se joue pour défendre la justice sociale. Et la Révolution a entre guillemets « institutionnalisé » ce besoin de dignité humaine. Pas de révolte sans émotion, sans sentiment individuel puis collectif d’injustice. Des ressorts psychologiques et sociologiques, qu’on analysera dans les prochains épisodes, mais que Sophie Wahnich corrobore en faisant elle-même le pont avec les Gilets jaunes et les enjeux, très actuels, de pouvoir d’achat.
« Pour les uns, des couilles en or pour les autres, des pâtes encore«
« L’égalité devant l’impôt et donc l’intuition de justice. Elle est liée aussi au fait que si on paye plus cher l’essence, par exemple pour les Gilets jaunes, eh bien à la fin du mois, on mange des pâtes. « Pour les uns, des couilles en or pour les autres, des pâtes encore« . Et donc c’est cet écart de richesse qui se creuse, qui produit aussi l’urgence de se révolter pour des raisons de dignité. » Plus de 200 ans nous séparent de la Révolution française, et pourtant, les similitudes historiques sont nombreuses : le lien entre cours du blé et coût de l’essence, l’inégalité permanente devant l’impôt (ultra riches) et les répressions « policières » violentes parcourent notre Histoire : est-ce qu’on pourrait donc imaginer la France se révolter comme en 1789 ? Sophie Wahnich a du mal à y croire, compte tenu de la violence, des souffrances et de l’éclatement sociétal actuel produit par le néolibéralisme.
« A l’époque, on considère que oui, c’est possible de mettre à bas l’absolutisme. Et cette foi en l’impossible, cette espérance, c‘est quelque chose qui, aujourd’hui, est particulièrement absent. Le sentiment qui domine, ce n’est pas la peur, c’est l’impuissance. Et donc là, on tombe sur la question actuelle, mais qui n’est pas celle des révolutionnaires français, qu’est la question du care [soin]. » Sophie Wahnich, historienne
Pour l’historienne, même si la fin du XVIIIème était une époque complexe, avec des récoltes difficiles et des inégalités, la période était « ascendante ». Aujourd’hui, nous vivons une période régressive, violente et il est donc difficile d’être révolutionnaire. On a plutôt envie de se soigner, de guérir de ces blessures avant d’espérer, à nouveau, des changements sociétaux. « On en est au stade où il s’agit de sortir de l’apathie en se réparant. Retrouver de la sensibilité, ce n’est pas si simple. Quand cette formation sociale se sera réparée, alors il lui reviendra d’être capable de penser une stratégie, une tactique, une invention politique. Mais on n’en est pas là.«
Il est vrai que les récents mouvements sociaux ont été rapidement déboutés : les Gilets jaunes réprimés, les Retraites ignorées, l’écologie abandonnée, malgré de grandes mobilisations. Prendre soin de soi pour réussir à lutter, faire collectif, se sentir légitime à se révolter, dépasser les blocages individuels à l’engagement sont autant de conditions pour permettre les mouvements sociaux. Pas nécessairement pour renverser le système en place mais pour essayer de défendre sa dignité, ses idées, ou sa planète.
Et tout ça commence dans la tête. Ce sera le sujet de notre 2ème épisode de Révoltes sur les biais neuropsychologiqyes qui nous entravent ou nous stimulent pour passer à l’action.
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Article, réalisation et montage : Elliot Clarke // Une série co-écrite avec Perrine Bontemps

