Révoltes #3 : Gilets jaunes, l’inattendue mobilisation – 05/05/26
Le collectif, est souvent le premier pas vers la révolte. Mais comment et surtout qui passe à l’action ? Dans ce troisième épisode on s’est donc penché sur l’une des seules révoltes populaires ayant eu de l’ampleur ces dernières années. Quand des citoyen-nes habillé-es d’un gilet jaune ont investi les ronds-points et bloqué-es certains axes routiers stratégiques pour protester contre la hausse du prix du carburant. Chaque samedi, pendant des mois, malgré la répression. Un mouvement et des profils militants inattendus qui intéresse de nombreux sociologues. Comment une révolte sociale, sans cadre syndical traditionnel, a-t-elle pu perdurer ? Quelle a été la force des Gilets jaunes ?

« Les caractéristiques de ce mouvement, qu’on aurait pu prendre, à priori, pour des faiblesses, se sont révélées être une force. Ça a pris de court les autorités et ça a permis de déjouer les dispositifs classiques au moins au début. » nous disent Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous deux sociologues à Bordeaux, ils publient Sociologie des gilets jaunes, reproduction et luttes sociales en 2024. Une analyse fournie de ce mouvement social qui n’a pas émergé dans les lieux traditionnels de mobilisation. Et surtout dont le profil des participants n’est pas celui des habitués des manifestations syndicales, comme celle du 1ᵉʳ mai par exemple.
L’habit mais quels moines ?
« C’est un mouvement qui rassemble différentes fractions des classes populaires« , nous disent-ils, mais aussi des petites classes moyennes. « On trouve beaucoup de femmes dans ce mouvement qui inscrivent leur vie professionnelle, notamment dans les métiers du care [soin]. » note Sylvain Bordiec. Aides-soignantes, aides à domicile, éducatrice spécialisées, etc… un mouvement féminin mais pas que. On y retrouve aussi ouvriers et employés aux parcours professionnels abîmés : « Typiquement des accidents du travail, des licenciements, des maladies chroniques héritées notamment de l’usure liée au travail. Et pas simplement de gens qui viennent des milieux ouvriers, employés, qui vivraient dans les zones rurales ou périurbaines« .
Antoine Bernard de Raymond est formel : ces accidents de parcours, liés à la précarité et aux conditions de travail, vécus comme des échecs individuels, ont alimenté le mécontentement de ces citoyen-nes, partout en France. Avant de se retrouver dans les rues. « C’est le rond-point comme dispositif de rassemblement qui permet justement de mettre en commun ces vécus individuels et d’arriver à une conscience d’un vécu partagé. Et donc de passer de la honte qu’on a pour soi-même à une colère qu’on va tourner contre les élites, contre le gouvernement.«
“Le quinze du mois, on n’a plus rien à manger”
Le coût de l’essence et donc l’enjeu de transport individuel, professionnel a mis « le feu aux poudres ». Mais les demandes sont bien plus nombreuses : l’alimentation (“le quinze du mois, on n’a plus rien à manger”), l’énergie, le logement sont autant de ressorts de la mobilisation. Comme pour Sophie Wahnich dans l’épisode 1, la demande des Gilets jaunes est, pour les sociologues, une demande de bonheur : « C’est la question de pouvoir aller au travail, mais c’est aussi pouvoir continuer à assumer une vie familiale, offrir quelques loisirs aux enfants, quelques plaisirs quoi.«
Une seule solution pour les personnes mobilisées, se retourner contre les élites et le gouvernement, alors pointés du doigt comme les responsables de leurs difficultés. Le mouvement a ainsi vite pris de l’ampleur grâce à la mise en commun de ces mécontentements mais aussi parce qu’il n’y avait pas de « sélection à l’entrée ». « N’importe qui pouvait mettre un gilet jaune et dire “je suis Gilet jaune”. Et donc il y a des gens qui s’y sont agrégés au fur et à mesure, qui n’y étaient pas forcément au début et qui ont renouvelé le mouvement. » précise Antoine Bernard de Raymond. Spontanéité et authenticité ont permis les nouvelles arrivées dans le mouvement mais aussi qu’il dure pendant des mois, de galvaniser les participant-es.
« [Les Gilets jaunes] c‘est la question de pouvoir aller au travail, mais c’est aussi pouvoir continuer à assumer une vie familiale, offrir quelques loisirs aux enfants, quelques plaisirs quoi.« Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec, sociologues
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Un renouvellement qui, si il a donné un second souffle à la mobilisation, a aussi fait évoluer les modalités d’action. La répression policière a aussi contraint à revenir vers des actions plus classiques, de grandes manifestations, même si les ronds-points sont restés des espaces d’échange et de lutte jusqu’au bout du mouvement. Une diversité d’espaces de luttes qui ont été aussi des lieux d’éducation politique et militante selon Sylvain Bordiec. « On a rencontré des personnes pour lesquelles il était inconcevable d’aller en manifestation. C’est quelque chose qui peut sembler surprenant pour des gens qui vivent dans des grandes villes et ont l’habitude. Même si d’autres Gilets jaunes trouvaient davantage leur bonheur dans la révolte en allant dans la grande métropole manifester, ou à Paris.«
Antoine Bernard de Raymond rajoute que la culture de la manifestation et des luttes sociales – poser un jour de grève, déclarer une manif, trouver sa place dans un cortège – est, en fait, assez excluante car très codifiée. Se rassembler sur un rond-point familier près de chez soi était tout de suite plus accessible pour les Gilets jaunes. Des lieux « vierges » de l’imaginaire du mouvement social et des luttes qu’ont pu s’approprier ces « nouveaux » militant-es. Et ainsi parer à certains biais individuels, psychologiques, qu’on détaillait avec Aurore Grandin dans l’épisode 2. Avec, en filigrane, un enjeu fort de souveraineté populaire traduit par les demandes de RIC (référendum d’initiative citoyenne), de reconnaissance du vote blanc ou de proportionnelle parlementaire. Pouvoir d’achat et « véritable démocratie », deux piliers qui nous rappellent, encore une fois, la Révolution française.
Faire l’Histoire, et tomber de haut
Le gouvernement l’a bien senti et a même mis en place plusieurs dispositifs pour leur laisser la parole, à l’image de ceux déployés en 1789 d’ailleurs : un grand débat national et des cahiers de doléances. Des constats et propositions de solutions restées lettres mortes. Un exercice pourtant inédit depuis la Révolution.
A partir de là, petit à petit, le mouvement ralentit, en grande partie à cause des répressions policières, de la violence physique mais aussi économique pour ces classes populaires, souvent précaires, comme le rappellent les sociologues : « C’est un mouvement qui a une durée exceptionnellement longue, mais les ressources des protagonistes demeurent néanmoins limitées. » Usé-es, incapables de se relier aux syndicats traditionnels, violenté-es et ignoré-es par le pouvoir en place, les Gilets jaunes désespèrent. « Ils ont été, parfois très longtemps, animés par l’idée qu’ils étaient en train de faire l’Histoire. Peu à peu, cette idée s’étiole. Elle est remplacée par une idée plus habituelle : le pouvoir, incarné par Emmanuel Macron, ne va pas prendre en compte ce qui est demandé.«
L’échec de la mobilisation ne doit pas pour autant en faire oublier son inventivité protestataire pour les deux chercheurs. Les syndicats comme les collectifs militants doivent s’en inspirer. Le 10 septembre, le mouvement #BloquonsTout, que nous avions suivi le jour J, tente de s’en inspirer. Pourtant, il n’a pas pris de la même façon et s’est rapidement essouflé. Pour Antoine Bernard de Raymond, la réussite a toujours une part d’imprédictibilité, certaines caractéristiques sont néanmoins essentielles. « Le fait que ce soit décentralisé, qu’il n’y ait pas une ligne directrice qui soit d’emblée fixée et qu’on laisse faire une inventivité locale. C’est ce caractère protéiforme qui peut prendre de prendre de court la répression policière et judiciaire au moins pendant un temps. »
Parapluie ou gilet jaune, l’inventivité en étendard
Certains, ailleurs dans le monde, y sont parvenus. Par exemple, au Chili. En octobre 2019, à cause de la hausse du prix du ticket de métro à Santiago, les étudiants et la jeunesse sont descendus dans la rue pour demander le retrait de cette augmentation et faire pression sur le gouvernement. Les revendications de la population se sont transformées en lutte contre la vie chère, contre la corruption et contre les inégalités dans le pays. Résultat : une tentative (ratée) mais enthousiasmante d’assemblée constituante. « On peut aussi citer à Hong-Kong le mouvement des parapluies. Le fait qu’on se rassemble sans bannière politique prédéfinie, sous un objet du quotidien, ici le parapluie, doivent nous amener à réfléchir. » concluent Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec.
Ce mouvement « non-identifié », nous avons encore beaucoup de leçons à en tirer, y compris côté traitement médiatique. Il avait été très vite mal-jugé par les journalistes à l’époque. Les médias sont pourtant indispensables à la compréhension des révoltes. Un vecteur pour que les faits et les idées se propagent « au mieux » au reste de la population. C’est pourquoi, dans le prochain épisode, nous aborderons cette question avec Nnoman, photojournaliste spécialisé dans les mouvements sociaux, et le traitement médiatique des quartiers populaires.
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Article : Elliot Clarke et Perrine Bontemps // Réalisation et montage : Perrine Bontemps // Une série co-écrite et réalisée avec Elliot Clarke


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