Justice : le meurtre de Lyhanna met la justice sous tension

Cette semaine, l’émotion s’empare de la société française suite au meurtre de la jeune Lyhanna. Une focale importante sur le fonctionnement de notre système judiciaire, un point d’alerte qui ne doit pas se transformer en manœuvre politique. C’est pourtant ce qui se passe depuis quelques jours et nous a donné envie de thématiser cette édition autour de la Justice : une institution garante de l’Etat de droit à perfectionner mais également un contre-pouvoir politique à défendre.

Depuis le meurtre, fin mai, de Lyhanna, une collégienne de Fleurance dans le Gers, c’est le système judiciaire français qui est questionné, et vacille. Dans Politis, Évelyne Sire-Marin, vice-présidente de la Ligue des droits de l’Homme et ancienne juge des enfants, revient sur les problématiques soulevées dans cette affaire. Elle cible particulièrement la faiblesse des effectifs dans la police judiciaire (PJ). 4% des policiers alors qu’ils traitent de nombreuses affaires, du narcotrafic aux meurtres en passant par les violences sur mineurs. Des agents essentiels au système judiciaire qui manque également de magistrats : 2 à 3 fois moins en France que la moyenne européenne. 

Plutôt qu’en acter les problèmes de moyens, la classe politique s’empare de cette affaire dramatique et brûlante pour attaquer le fonctionnement de la justice et en exiger réformes et sanctions. Une manière de se dédouaner mais aussi une opportunité de museler le pouvoir judiciaire. Car, si les magistrats sont avant tout des garants de l’Etat de droit, ils sont aussi un contre-pouvoir politique essentiel. On a pu le voir récemment avec le jugement de l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy. Ou bientôt avec celui de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires

On l’a aussi lu cette semaine, dans Rue 89 Lyon, avec une affaire concernant Action Justice Climat (ex Alternatiba) et la préfecture d’Auvergne Rhône Alpes. Sous prétexte que l’organisation écologiste ne répondait pas aux obligations du contrat d’engagement républicain (CER), l’association s’était vue refuser des subventions par ladite préfecture en 2023. Ils viennent de gagner leur procès concernant quelques 7000€ de subventions. Leurs frais d’avocat, non remboursés, s’élèvent à plus de 2000€… Le CER, mis en place avec la loi Séparatisme en 2021, est de plus en plus utilisé pour mettre la pression sur les associations engagées. La Justice est garante de son usage proportionné par l’Etat ou les collectivités. 

Prévenir, mais comment ?

C’est ce contre-pouvoir que Bruno Retailleau, entre autres, tente de juguler en exigeant sa réforme et en prétextant son corporatisme. Il considère que le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) ne contrôle et ne sanctionne pas assez les magistrats et leurs manquements. Une approximation débunkée par les Surligneurs qui rappellent que 8 sur les 15 (ou 16 dans les affaires disciplinaires) membres de cette instance de contrôle ne sont pas des magistrats. Gérald Darmanin, ministre de la Justice, nie sa responsabilité politique dans l’histoire et exige un surplus de travail de magistrats déjà débordés ajoutant quelques 70 000 dossiers concernant des mineurs à traiter d’ici la mi-juillet.

Un chiffre vertigineux qui devrait nous interroger à tous les niveaux : d’abord, sur l’éducation à la vie sexuelle et affective des jeunes, encore trop marginale en France. Ensuite, sur les priorités des équipes de police et le manque d’effectifs du système judiciaire. Mais il ne faut surtout pas oublier en chemin de respecter l’état de droit, la présomption d’innocence et la prévention des crimes. 

The Conversation donne la parole à Anne-Blandine Caire, professeure en Droit criminel à l’université Clermont Auvergne, sur ce sujet. Elle y déroule une réflexion essentielle sur le traitement des signalements de viols et violences sexuelles sur mineurs, les enseignements de la victimologie. Elle conclut qu’il faut mettre en place des mesures préventives, accélérer les procédures et la mise en sécurité des jeunes victimes. Des évolutions du droit qui ne doivent pourtant jamais devenir des “présumés coupables” dangereux pour les libertés et les droits humains. 

Rendre trop vite justice peut créer des injustices. Et on ferait bien de faire attention à ne pas “américaniser” notre système judiciaire, malgré ce qu’en pense Gérald Darmanin. Christophe Bayle, président de la Conférence des Bâtonniers de France, pointe dans Le Nouvel Obs le mauvais goût du ministre de la Justice qui, pour défendre son projet de loi sur la justice criminelle, a organisé un faux procès. Au cœur de la démarche, l’extension du “plaider coupable criminel” qui permettrait à des accusés de réduire leur peine d’un tiers en plaidant coupable dès le début des procédures (hors crimes sexuels pour le coup). Un danger pour les accusés n’allant pas en procès public par peur d’alourdir leur jugement. Mais aussi pour les victimes qui ont le droit de faire toute la lumière sur ce qu’on leur a fait subir et que les sanctions soient proportionnelles à la pleine vérité établie. Un modèle inspiré des Etats-Unis qui industrialise, selon Christophe Bayle, la justice et la rend donc encore un petit peu moins fiable.

Sujet politique, réponse intégrale

Il doit pourtant y avoir un moyen pour protéger nos enfants, assurer le bon fonctionnement de la Justice tout en respectant l’état de droit. Une loi dite “intégrale” est réclamée par de nombreux-ses militant-es, sur le modèle espagnol en vigueur depuis 2021 : de la formation des personnels en contact avec les enfants à la création de tribunaux spécialisés en passant par un potentiel “devoir de porter plainte” en cas de connaissance d’abus. Sébastien Lecornu s’est emparé de la proposition qu’il soumettra prochainement au Conseil d’Etat.

Compte tenu de la politisation du drame de Fleurance, des récentes affaires de VSS dans le périscolaire à Paris comme des 94% de plaintes pour viol classées sans suite, on imagine que l’enjeu comptera dans la Présidentielle à venir.

Journalistes empêchés, la liberté d’informer attaquée

Protéger les contre-pouvoirs, c’est aussi défendre les journalistes et raconter les attaques croissantes à leur encontre, y compris les procédures judiciaires illégitimes (“procédures bâillons”). L’OFALP (observatoire français des atteintes aux libertés de la presse) a analysé ces affaires. Leur premier rapport a été publié en février 2026. Un état des lieux qui permet de préciser la situation française des atteintes en 2024. De l’entrave de terrain aux attaques en justice. Cécile Dolman est journaliste et vice-présidente de l’observatoire et nous a détaillé leurs conclusions. [LIRE LA SUITE]

Activistes, militants, engagés et en prison pour leurs combats

C’est aussi l’occasion de rappeler que la loi et le droit peuvent être utilisés pour museler les luttes sociales et emprisonner les militants. Sarah Nouvellon de Prison Insider nous avait raconté, il y a quelques mois, cette tendance à criminaliser, dans le monde entier, l’activisme écologiste et autochtone. [LIRE LA SUITE]

Je verrai toujours vos visages (film)

 Le film de Jeanne Herry date de 2023 mais est toujours aussi pertinent pour raconter la justice restaurative. Un dispositif carcéral et de réinsertion où les victimes peuvent dialoguer, échanger et se reconstruire avec leurs bourreaux. Traumatisés à la suite de cambriolages, de violences intrafamiliales, de braquages peuvent se reconstruire. Les criminels, eux, peuvent s’expliquer et être réhumanisés après leurs condamnations et, parfois, demander pardon.

Adèle Exarchopoulos poignante, Fred Testot en taulard sans vergogne, et j’en passe. Touchant, sensible sans être complaisant, à voir sans attendre !

Vivre avec les ours des Pyrénées, Wild Legal (Procès fictif / débat)

On a critiqué le procès fictif de Darmanin mais on adore celui de Wild Legal avec comme grande question : “que pèsent les droits des ours face à l’autorisation des tirs d’effarouchement sur les ours des Pyrénées ?” Cette mise en scène de plaidoiries qui imagine si les ours avaient des droits “humains” aura lieu le samedi 13 juin à 14h, en direct de la Cour d’assises de Haute-Garonne (Toulouse) ou en ligne ! L’occasion de réfléchir à l’évolution du droit du vivant dans une logique de transition écologique respectueuse de la nature autant que des humains. Les détails du procès sont en ligne, inscription à prix libre.

Prenez soin de la nature mais de vous aussi, 

L’équipe MOB