Afrofuturisme, quand l’imaginaire nourrit les luttes

On sait souvent contre quoi on lutte, on l’a vu dans l’actualité récente avec les mobilisations lycéennes, contre la vie chère, les manifs Climat, contre le racisme ou l’autoritarisme. Mais pour qu’une révolte puisse vraiment s’embraser, il faut aussi imaginer des horizons désirables. Des artistes inventent d’ores et déjà ces futurs dans le cinéma, la littérature ou la musique. Et la science-fiction (SF) fait figure de référence pour anticiper les combats à venir comme les alternatives possibles. Un courant qui permet ainsi, souvent, d’interroger le présent et nos choix de société. Pour compléter le panel des luttes abordées dans cette série sur les révoltes, on s’est donc penché plus précisément sur l’afrofuturisme avec Michael Roch, auteur martiniquais de récits émancipateurs.

Illustration : Patreon CC Sean Bodley

Ce courant littéraire, encore méconnu, s’attache à décentrer les récits du prisme occidental, à représenter les afrodescendants en Occident, mais aussi les populations noires africaines, leurs combats et leurs cultures. Michael Roch est écrivain et scénariste de science-fiction et il nous a aidé à mieux comprendre les enjeux de cette écriture futuriste ; particulièrement aux Antilles, terrain de jeu de ses romans (Tè Mawon, Lanvil emmêlée ou Kò Mawon aux Editions La Volte par exemple). Une littérature de résistance et de guérison au croisement de l’histoire coloniale et multiculturelle des Caraïbes. « Les populations du continent africain, de l’Europe, des Amériques et de l’Asie s’y sont rencontrées en l’espace de quelques siècles. Ce qui a créé des identités qui ne sont pas ataviques et qui se construisent en relation avec les unes les autres, justement. Et c’est cette spécificité là que cette afrofuturisme caribéen apporte. » détaille-il. Une spécificité qui s’inscrit dans la mouvance plus globale de l’afrofuturisme : « Tous les afrofuturismes partagent une volonté d’émanciper les personnages noirs de toutes sources de discriminations et d’oppressions. Ils partagent aussi ce lien avec la transmission orale, les traditions et l’ancestralité ».

Décoloniser pour mieux rêver

Des récits très politiques donc, et assez absents de la science-fiction mainstream. Le film Black Panther fait un peu figure d’exception dans le cinéma occidental. On y croise des héros et héroïnes noires et on y arpente un pays africain imaginaire, le Wakanda, ultradéveloppé et technologique. De multiples cultures d’Afrique noire y sont valorisées et une critique du colonialisme défendue. On est en plein dans l’afrofuturisme sans pour autant échapper aux travers hollywoodiens et capitalistes du blockbuster. En général, les productions américaines continuent à cantonner les populations afrodescendantes dans des rôles précis, souvent secondaires, voire à les invisibiliser. Des récits qui reproduisent ce qui peut se passer en banlieue, par exemple, comme nous le détaillait Nnoman dans l’épisode 4 de notre série.

L’afrofuturisme est né de cette nécessité de mieux représenter les personnes et cultures noires dans toute leur diversité, de participer à la nécessaire transmission des stigmates coloniaux selon Michael Roch : « On a ce sentiment d’avoir été oubliés. Il a fallu se redéfinir un petit peu en contrapposto vis-à-vis de la SF hégémonique. Et donc de préciser ce genre de l’afrofuturisme qui vient comme une espèce de fantôme, tapoter sur votre épaule pour pour dire qu’on est là« . Il préférerait pouvoir se définir simplement comme un auteur de science-fiction. Malheureusement, l’invisibilisation historique et culturelle des Antilles, des Caraïbes, et la nécessité de déconstruire beaucoup d’à priori et de constructions socioculturelles racistes et postcoloniales sont toujours d’actualité. « Décoloniser, ça veut dire déconstruire ce qui est bâti de manière inconsciente, ce qui perdure de même de manière inconsciente dans nos structures. Dans Kò Mawon, par exemple, on a des flics, donc, on parle très rapidement des violences policières, de supprimer les budgets de la police. Justement pour déconstruire ce rapport prédateur, punitif de cette fonction étatique et héritière des systèmes coloniaux. » Pour Michael Roch, avant de raconter des utopies ou sociétés idéales, donc de projeter des futurs souhaitables, il faut pouvoir se confronter à l’héritage historique de nos sociétés, à ses travers actuels.

Le créole au coeur

Dans son univers futuriste caribéen, il fait le pari de la « diversalité », une terminologie aux élans très politiques et inspirée des penseurs de la créolité (Glissant, Chamoiseau, Aurélia). C’est ainsi qu’il imagine une société mélangée, métissée, où les différences culturelles sont multiples, parfois incompatibles mais toujours respectées. Et pas gommées sous prétexte d’universalisme. Un « faire-monde » enviable mais pas sans friction que Michael Roch interroge beaucoup dans le langage lui-même. « Dans mes livres, il y a du français et du créole puisque c’est la première dynamique de domination qu’on a aux Antilles. Mais il y a aussi d’autres langues dites dominantes, l’espagnol, l’anglais, qui sont non traduites dans le texte. Et c’est tout à fait intéressant de voir si le lectorat accepte d’entrer en relation avec une langue qu’il ne comprend pas. Un récit où le créole et la résultante de ces mondes qui s’entrechoquent, se rencontrent et se transforment.« 

La plupart de ses derniers romans se passent également dans le même univers, dans la même ville. Lanvil est une mégalopole qui s’étend sur plusieurs îles caribéennes, fait le pont de cet archipel devenu Nation. Une ville grandiose par cette connexion, un espace refuge pour les populations de ce monde futuriste mais également un monstre. L’expansion de cette ville a grignoté la nature et détruit l’arc antillais. Inévitable sacrifice ? C’est ce que Michael souhaite interroger : « C’est la situation actuelle aux Antilles, que ce soit pour du résidentiel ou pour du tourisme, On grignote les mangroves, on rase les mornes. Cette vision de la Caraïbe futuriste, ce n’est pas quelque chose de souhaitable pour moi. L’idée, par prospective, c’est de savoir comment résister sur place ou ailleurs, dans les interstices ou dans les marges, pour que le souhaitable continue d’exister.« 

Science-fiction, livres de fuite

Si l’afrofuturisme s’attaque, entre autres, aux enjeux décoloniaux et antiracistes, il ne s’y limite pas. La réflexion écologique, l’équilibre du Vivant, la relation à la Nature et au mystique y sont très présents. Sur ces thématiques plus écologiques, le solarpunk propose des récits postcapitalistes assez inspirants : apparu en ligne autour de 2008, ces œuvres proposent des sociétés idéales où écologie, technologies douces et égalitarisme sont les piliers du vivre-ensemble. Arco, le film d’animation d’Ugo Bienvenu, en est un bon exemple. Deux époques s’y côtoient : une première, pas si lointaine où l’humanité subit de plein fouet les dérèglements climatiques et vit sous cloche grâce à la technologie. Une autre plus lointaine où l’humain est devenu le sobre gardien des écosystèmes planétaires. Une réflexion tendue entre ces deux futurs et les possibles alternatives aux dérives capitalistes et libérales. Des récits qui, à l’image de ceux de l’afrofuturisme, imaginent les résistances aux tendances écologiques mortifères, aux discriminations ou aux oppressions.

Un courant de science-fiction qui essaime de plus en plus, surtout dans la littérature. Même si les dystopies de SF classiques alertaient déjà souvent sur les possibles dérives de l’Histoire : Blade Runner questionne la robotique et l’IA, la série Andor les risques d’un empire totalitaire intergalactique. Ils mettent ainsi en scène les résistances ou rebellions associées mais rarement les pistes de solutions.  Les utopies solarpunk ou les récits de Michael Roch proposent encore autre chose : des lignes de fuite, des alternatives, des imaginaires de résistance par le souhaitable. « La contre-dystopie n’efface pas les aspects dystopiques de nos vies et du monde. Aujourd’hui, quand on a une technologie et une urbanité galopante, il faut pouvoir adresser quelque chose à ces problématiques. Si on les fait disparaître derrière une utopie qui est complètement déplacée, dans l’idéal, ça ne nous donne aucune clé pour savoir comment on peut aller voter aujourd’hui, pour aller dans cette direction-là.« 

Littérature de guérison

On a besoin de ces projections pour se mettre en mouvement, en résistance. Pour dépasser nos biais cognitifs (Révoltes #2), nos constructions sociales (Révoltes #3) ou proposer d’autres récits des luttes que ceux des médias (Révoltes #4). La science-fiction mais plus globalement la création artistique permettent aussi de façonner des modalités d’organisation collective (Révoltes #5) et pour lesquels on veut se battre. Michael Roch, lui, continuera à les raconter, à soigner l’Histoire (Révoltes #1) avec ses histoires : « L‘afrofuturisme est une littérature de guérison. Elle a pour mérite de traverser les temps dystopiques, les temps durs, les temps fascistes. Et quand ces temps s’amenuisent, elle peut, parce qu’elle a perduré, reprendre de la place et nourrir différents types de révoltes. Et je pense que les textes que j’écris servent d’abord à ça. Pas, nécessairement, à inciter à une révolte mais à montrer que d’autres modèles peuvent être pensés.« 

Ces fabriques d’espoir, qu’on vous conseille de lire et regarder, viennent clôturer notre série sur les freins et moteurs à la révolte populaire. On espère que ça vous a donné quelques clés pour comprendre les combats de l’époque et ceux à venir mais surtout donné envie d’imaginer, ensemble, le monde d’après.

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Réalisation et montage : Elliot Clarke // une série co-écrite avec Perrine Bontemps